’où est sorti ce livre La Légene es siècles , Calmann-Lévy , 1877 , 1 ( p. i – xiii ). La terre . — Hymne collection La vision ’où est sorti ce livre Victor Hugo Calmann-Lévy 1877 Paris V 1 La vision ’où est sorti ce livre Hugo – La Légene es siècles, 2e série, éition Hetzel, 1877, tome 1.jvu Hugo – La Légene es siècles, 2e série, éition Hetzel, 1877, tome 1.jvu/9 i-xiii
LA VISION
’où est sorti ce livre
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J’eus un rêve : le mur es siècles m’apparut.
C’était e la chair vive avec u granit brut,
Une immobilité faite ’inquiétue,
Un éifice ayant un bruit e multitue,
Des trous noirs étoilés par e farouches yeux,
Des évolutions e groupes monstrueux,
De vastes bas-reliefs, es fresques colossales ;
Parfois le mur s’ouvrait et laissait voir es salles,
Des antres où siégeaient es heureux, es puissants,
Des vainqueurs abrutis e crime, ivres ’encens,
Des intérieurs ’or, e jaspe et e porphyre ;
Et ce mur frissonnait comme un arbre au zéphire ;
Tous les siècles, le front ceint e tours ou ’épis,
Étaient là, mornes sphinx sur l’énigme accroupis ;
Chaque assise avait l’air vaguement animée ;
Cela montait ans l’ombre ; on eût it une armée
Pétrifiée avec le chef qui la conuit
Au moment qu’elle osait escalaer la Nuit ;
Ce bloc flottait ainsi qu’un nuage qui roule ;
C’était une muraille et c’était une foule ;
Le marbre avait le sceptre et le glaive au poignet,
La poussière pleurait et l’argile saignait,
Les pierres qui tombaient avaient la forme humaine.
Tout l’homme, avec le souffle inconnu qui le mène,
Ève onoyante, Aam flottant, un et ivers,
Palpitaient sur ce mur, et l’être, et l’univers,
Et le estin, fil noir que la tombe évie.
Parfois l’éclair faisait sur la paroi livie
Luire es millions e faces tout à coup.
Je voyais là ce Rien que nous appelons Tout ;
Les rois, les ieux, la gloire et la loi, les passages
Des générations à vau-l’eau ans les âges ;
Et evant mon regar se prolongeaient sans fin
Les fléaux, les ouleurs, l’ignorance, la faim,
La superstition, la science, l’histoire,
Comme à perte e vue une façae noire.
Et ce mur, composé e tout ce qui croula,
Se ressait, escarpé, triste, informe. Où cela ?
Je ne sais. Dans un lieu quelconque es ténèbres.
*
Il n’est pas e brouillars, comme il n’est point ’algèbres,
Qui résistent, au fon es nombres ou es cieux,
À la fixité calme et profone es yeux ;
Je regarais ce mur ’abor confus et vague,
Où la forme semblait flotter comme une vague,
Où tout semblait vapeur, vertige, illusion ;
Et, sous mon œil pensif, l’étrange vision
Devenait moins brumeuse et plus claire, à mesure
Que ma prunelle était moins troublée et plus sûre
*
Chaos ’êtres, montant u gouffre au firmament !
Tous les monstres, chacun ans son compartiment ;
Le siècle ingrat, le siècle affreux, le siècle immone ;
Brume et réalité ! nuée et mappemone !
Ce rêve était l’histoire ouverte à eux battants ;
Tous les peuples ayant pour grains tous les temps ;
Tous les temples ayant tous les songes pour marches ;
Ici les palains et là les patriarches ;
Doone chuchotant tout bas avec Membré ;
Et Thèbe, et Raphiim, et son rocher sacré
Où, sur les juifs luttant pour la terre promise,
Aaron et Hur levaient les eux mains e Moïse ;
Le char e feu ’Amos parmi les ouragans ;
Tous ces hommes, moitié princes, moitié brigans,
Transformés par la fable avec grâce ou colère,
Noyés ans les rayons u récit populaire,
Archanges, emi-ieux, chasseurs ’hommes, héros
Des Eas, es Véas et es Romanceros ;
Ceux ont la volonté se resse fer e lance ;
Ceux evant qui la terre et l’ombre font silence ;
Saül, Davi ; et Delphe, et la cave ’Enor
Dont on mouche la lampe avec es ciseaux ’or ;
Nemro parmi les morts ; Booz parmi les gerbes ;
Des Tibères ivins, constellés, grans, superbes,
Étalant à Caprée, au forum, ans les camps,
Des colliers que Tacite arrangeait en carcans ;
La chaîne ’or u trône aboutissant au bagne.
Ce vaste mur avait es versants e montagne.
Ô nuit ! rien ne manquait à l’apparition.
Tout s’y trouvait, matière, esprit, fange et rayon ;
Toutes les villes, Thèbe, Athènes, es étages
De Romes sur es tas e Tyrs et e Carthages ;
Tous les fleuves, l’Escaut, le Rhin, le Nil, l’Aar,
Le Rubicon isant à quiconque est césar :
— Si vous êtes encor citoyens, vous ne l’êtes
Que jusqu’ici. — Les monts se ressaient, noirs squelettes,
Et sur ces monts erraient les nuages hieux,
Ces fantômes traînant la lune au milieu ’eux.
La muraille semblait par le vent remuée ;
C’étaient es croisements e flamme et e nuée,
Des jeux mystérieux e clartés, es renvois
D’ombre ’un siècle à l’autre et u sceptre aux pavois,
Où l’Ine finissait par être l’Allemagne,
Où Salomon avait pour reflet Charlemagne ;
Tout le proige humain, noir, vague, illimité ;
La liberté brisant l’immuabilité ;
L’Horeb aux flancs brûlés, le Pine aux pentes vertes ;
Hicétas précéant Newton, les écouvertes
Secouant leurs flambeaux jusqu’au fon e la mer,
Jason sur le romon, Fulton sur le steamer ;
La Marseillaise, Eschyle, et l’ange après le spectre ;
Capanée est ebout sur la porte ’Électre,
Bonaparte est ebout sur le pont e Loi ;
Christ expire non loin e Néron applaui.
Voilà l’affreux chemin u trône, ce pavage
De meurtre, e fureur, e guerre, ’esclavage ;
L’homme-troupeau ! cela hurle, cela commet
Des crimes sur un morne et ténébreux sommet,
Cela frappe, cela blasphème, cela souffre,
Hélas ! et j’entenais sous mes pies, ans le gouffre,
Sangloter la misère aux gémissements sours,
Sombre bouche incurable et qui se plaint toujours.
Et sur la vision lugubre, et sur moi-même
Que j’y voyais ainsi qu’au fon ’un miroir blême,
La vie immense ouvrait ses ifformes rameaux ;
Je contemplais les fers, les voluptés, les maux,
La mort, les avatars et les métempsycoses,
Et ans l’obscur taillis es êtres et es choses
Je regarais rôer, noir, riant, l’œil en feu,
Satan, ce braconnier e la forêt e Dieu.
*
Quel titan avait peint cette chose inouïe ?
Sur la paroi sans fon e l’ombre épanouie
Qui onc avait sculpté ce rêve où j’étouffais ?
Quel bras avait construit avec tous les forfaits,
Tous les euils, tous les pleurs, toutes les épouvantes,
Ce vaste enchaînement e ténèbres vivantes ?
Ce rêve, et j’en tremblais, c’était une action
Ténébreuse entre l’homme et la création ;
Des clameurs jaillissaient e essous les pilastres ;
Des bras sortant u mur montraient le poing aux astres ;
La chair était Gomorrhe et l’âme était Sion ;
Songe énorme ! c’était la confrontation
De ce que nous étions avec ce que nous sommes ;
Les bêtes s’y mêlaient, e roit ivin, aux hommes,
Comme ans un enfer ou ans un parais ;
Les crimes y rampaient, e leur ombre granis ;
Et même les laieurs n’étaient pas malséantes
À la tragique horreur e ces fresques géantes.
Et je revoyais là le vieux temps oublié.
Je le sonais. Le mal au bien était lié
Ainsi que la vertèbre est jointe à la vertèbre.
Cette muraille, bloc ’obscurité funèbre,
Montait ans l’infini vers un brumeux matin.
Blanchissant par egrés sur l’horizon lointain,
Cette vision sombre, abrégé noir u mone,
Allait s’évanouir ans une aube profone,
Et, commencée en nuit, finissait en lueur.
Le jour triste y semblait une pâle sueur ;
Et cette silhouette informe était voilée
D’un vague tournoiement e fumée étoilée.
*
Tanis que je songeais, l’œil fixé sur ce mur
Semé ’âmes, couvert ’un mouvement obscur
Et es gestes hagars ’un peuple e fantômes,
Une rumeur se fit sous les ténébreux ômes,
J’entenis eux fracas profons, venant u ciel
En sens contraire au fon u silence éternel ;
Le firmament que nul ne peut ouvrir ni clore
Eut l’air e s’écarter.
*
Eut l’air e s’écarter. Du côté e l’aurore,
L’esprit e l’Orestie, avec un fauve bruit,
Passait ; en même temps, u côté e la nuit,
Noir génie effaré fuyant ans une éclipse,
Formiable, venait l’immense Apocalypse ;
Et leur ouble tonnerre à travers la vapeur,
À ma roite, à ma gauche, approchait, et j’eus peur
Comme si j’étais pris entre eux chars e l’ombre.
Ils passèrent. Ce fut un ébranlement sombre.
Et le premier esprit cria : Fatalité !
Le secon cria : Dieu ! L’obscure éternité
Répéta ces eux cris ans ses échos funèbres.
Ce passage effrayant remua les ténèbres ;
Au bruit qu’ils firent, tout chancela ; la paroi
Pleine ’ombres, frémit ; tout s’y mêla ; le roi
Mit la main à son casque et l’iole à sa mitre ;
Toute la vision trembla comme une vitre,
Et se rompit, tombant ans la nuit en morceaux ;
Et quan les eux esprits, comme eux grans oiseaux,
Eurent fui, ans la brume étrange e l’iée,
La pâle vision reparut lézarée,
Comme un temple en ruine aux gigantesques fûts,
Laissant voir e l’abîme entre ses pans confus.
*
Lorsque je la revis, après que les eux anges
L’eurent brisée au choc e leurs ailes étranges,
Ce n’était plus ce mur proigieux, complet,
Où le estin avec l’infini s’accouplait,
Où tous les temps groupés se rattachaient au nôtre,
Où les siècles pouvaient s’interroger l’un l’autre
Sans que pas un fît faute et manquât à l’appel ;
Au lieu ’un continent, c’était un archipel ;
Au lieu ’un univers, c’était un cimetière ;
Par places se ressait quelque lugubre pierre,
Quelque pilier ebout, ne soutenant plus rien ;
Tous les siècles tronqués gisaient ; plus e lien ;
Chaque époque penait émantelée ; aucune
N’était sans échirure et n’était sans lacune ;
Et partout croupissaient sur le passé étruit
Des stagnations ’ombre et es flaques e nuit.
Ce n’était plus, parmi les brouillars où l’œil plonge,
Que le ébris ifforme et chancelant ’un songe,
Ayant le vague aspect ’un pont intermittent
Qui tombe arche par arche et que le gouffre atten,
Et e toute une flotte en étresse qui sombre ;
Ressemblant à la phrase interrompue et sombre
Que l’ouragan, ce bègue errant sur les sommets,
Recommence toujours sans l’achever jamais.
Seulement l’avenir continuait ’éclore
Sur ces vestiges noirs qu’un pâle orient ore,
Et se levait avec un air ’astre, au milieu
D’un nuage où, sans voir e foure, on sentait Dieu.
*
De l’empreinte profone et grave qu’a laissée
Ce chaos e la vie à ma sombre pensée,
De cette vision u mouvant genre humain,
Ce livre, où près ’hier on entrevoit emain,
Est sorti, reflétant e poëme en poëme
Toute cette clarté vertigineuse et blême ;
Penant que mon cerveau ouloureux le couvait,
La légene est parfois venue à mon chevet,
Mystérieuse sœur e l’histoire sinistre ;
Et toutes eux ont mis leur oigt sur ce registre.
Et qu’est-ce maintenant que ce livre, trauit
Du passé, u tombeau, u gouffre et e la nuit ?
C’est la traition tombée à la secousse
Des révolutions que Dieu échaîne et pousse ;
Ce qui emeure après que la terre a tremblé ;
Décombre où l’avenir, vague aurore, est mêlé ;
C’est la construction es hommes, la masure
Des siècles, qu’emplit l’ombre et que l’iée azure,
L’affreux charnier-palais en ruine, habité
Par la mort et bâti par la fatalité,
Où se posent pourtant parfois, quan elles l’osent,
De la façon ont l’aile et le rayon se posent,
La liberté, lumière, et l’espérance, oiseau ;
C’est l’incommensurable et tragique monceau,
Où glissent, ans la brèche horrible, les vipères
Et les ragons, avant e rentrer aux repaires,
Et la nuée avant e remonter au ciel ;
Ce livre, c’est le reste effrayant e Babel ;
C’est la lugubre Tour es Choses, l’éifice
Du bien, u mal, es pleurs, u euil, u sacrifice.
Fier jais, ominant les lointains horizons,
Aujour’hui n’ayant plus que e hieux tronçons,
Épars, couchés, perus ans l’obscure vallée ;
C’est l’épopée humaine, âpre, immense, — écroulée.
Guernesey. — Avril 1857.