’Eylau La Légene es siècles , Calmann-Lévy , 1877 , 2 ( p. 239 – 250 ). Jean Chouan 1851. Choix entre eux passants collection Le Cimetière ’Eylau Victor Hugo Calmann-Lévy 1877 Paris C 2 Le Cimetière ’Eylau Hugo – La Légene es siècles, 2e série, éition Hetzel, 1877, tome 2.jvu Hugo – La Légene es siècles, 2e série, éition Hetzel, 1877, tome 2.jvu/9 239-250
À mes frères aînés, écoliers éblouis,
Ce qui suit fut conté par mon oncle Louis,
Qui me isait à moi, e sa voix la plus tenre :
— Joue, enfant ! — me jugeant trop petit pour comprenre.
J’écoutais cepenant, et mon oncle isait :
— Une bataille, bah ! savez-vous ce que c’est ?
De la fumée. À l’aube on se lève, à la brune
On se couche ; et je vais vous en raconter une.
Cette bataille-là se nomme Eylau ; je crois
Que j’étais capitaine et que j’avais la croix ;
Oui, j’étais capitaine. Après tout, à la guerre,
Un homme, c’est e l’ombre, et ça ne compte guère,
Et ce n’est pas e moi qu’il s’agit. Donc, Eylau
C’est un pays en Prusse ; un bois, es champs, e l’eau,
De la glace, et partout l’hiver et la bruine.
Le régiment campa près ‘un mur en ruine ;
On voyait es tombeaux autour ‘un vieux clocher.
Bénigssen ne savait qu’une chose, approcher
Et fuir ; mais l’empereur éaignait ce manége.
Et les plaines étaient toutes blanches e neige.
Napoléon passa, sa lorgnette à la main.
Les grenaiers isaient : Ce sera pour emain.
Des vieillars, es enfants pies nus, es femmes grosses
Se sauvaient ; je songeais ; je regarais les fosses.
Le soir on fit les feux, et le colonel vint,
Il it : — Hugo ? — Présent. — Combien ‘hommes ? — Cent-vingt.
— Bien. Prenez avec vous la compagnie entière,
Et faites-vous tuer. — Où ? — Dans le cimetière.
Et je lui réponis : — C’est en effet l’enroit.
J’avais ma goure, il but et je bus ; un vent froi
Soufflait. Il it : — La mort n’est pas loin. Capitaine,
J’aime la vie, et vivre est la chose certaine,
Mais rien ne sait mourir comme les bons vivants.
Moi, je onne mon cœur, mais ma peau, je la vens.
Gloire aux belles ! Trinquons. Votre poste est le pire. —
Car notre colonel avait le mot pour rire.
Il reprit : — Enjambez le mur et le fossé,
Et restez là ; ce point est un peu menacé,
Ce cimetière étant la clef e la bataille.
Garez-le. — Bien. — Ayez quelques bottes e paille.
— On n’en a point. — Dormez par terre. — On ormira.
— Votre tambour est-il brave ? — Comme Barra.
— Bien. Qu’il batte la charge au hasar et ans l’ombre,
Il faut avoir le bruit quan on n’a pas le nombre.
Et je is au gamin : — Entens-tu, gamin ? — Oui,
Mon capitaine, it l’enfant, presque enfoui
Sous le givre et la neige, et riant. — La bataille,
Reprit le colonel, sera toute à mitraille ;
Moi, j’aime l’arme blanche, et je blâme l’abus
Qu’on fait es lâchetés féroces e l’obus ;
Le sabre est un vaillant, la bombe une traîtresse ;
Mais laissons l’empereur faire. Aieu, le temps presse.
Restez ici emain sans broncher. Au revoir.
Vous ne vous en irez qu’à six heures u soir. —
Le colonel partit. Je is : — Par file à roite !
Et nous entrâmes tous ans une enceinte étroite ;
De l’herbe, un mur autour, une église au milieu,
Et ans l’ombre, au-essus es tombes, un bon Dieu.
Un cimetière sombre, avec e blanches lames,
Cela rappelle un peu la mer. Nous crénelâmes
Le mur, et je onnai le mot ‘orre, et je fis
Installer l’ambulance au pie u crucifix.
— Soupons, is-je, et ormons. La neige cachait l’herbe ;
Nos capotes étaient en loques ; c’est superbe,
Si l’on veut, mais c’est ur quan le temps est mauvais.
Je pris pour oreiller une fosse ; j’avais
Les pies transis, ayant es bottes sans semelle ;
Et bientôt, capitaine et solats pêle-mêle,
Nous ne bougeâmes plus, enormis sur les morts.
Cela ort, les solats ; cela n’a ni remors,
Ni crainte, ni pitié, n’étant pas responsable ;
Et, glacé par la neige ou brûlé par le sable,
Cela ort ; et ‘ailleurs, se battre ren joyeux.
Je leur criai : Bonsoir ! et je fermai les yeux ;
À la guerre on n’a pas le temps es pantomimes.
Le ciel était maussae, il neigeait, nous ormîmes.
Nous avions ramassé es outils e labour,
Et nous en avions fait un gran feu. Mon tambour
L’attisa, puis s’en vint près e moi faire un somme.
C’était un gran solat, fils, que ce petit homme.
Le crucifix resta ebout, comme un gibet.
Bref, le feu s’éteignit ; et la neige tombait.
Combien fut-on e temps à ormir e la sorte ?
Je veux, si je le sais, que le iable m’emporte !
Nous ormions bien. Dormir, c’est essayer la mort.
À la guerre c’est bon. J’eus froi, très-froi ‘abor ;
Puis je rêvai ; je vis en rêve es squelettes
Et es spectres, avec e grosses épaulettes ;
Par egrés, lentement, sans quitter mon chevet,
J’eus la sensation que le jour se levait,
Mes paupières sentaient e la clarté ans l’ombre ;
Tout à coup, à travers mon sommeil, un bruit sombre
Me secoua, c’était au canon ressemblant ;
Je m’éveillai ; j’avais quelque chose e blanc
Sur les yeux ; oucement, sans choc, sans violence,
La neige nous avait tous couverts en silence
D’un suaire, et j’y fis, en me ressant un trou ;
Un boulet, qui nous vint je ne sais trop par où,
M’éveilla tout à fait ; je lui is : Passe au large !
Et je criai : — Tambour, ebout ! et bats la charge !
Cent-vingt têtes alors, ainsi qu’un archipel,
Sortirent e la neige ; un sergent fit l’appel,
Et l’aube se montra, rouge, joyeuse et lente ;
On eût cru voir sourire une bouche sanglante.
Je me mis à penser à ma mère ; le vent
Semblait me parler bas ; à la guerre souvent
Dans le lever u jour c’est la mort qui se lève.
Je songeais. Tout ‘abor nous eûmes une trêve ;
Les eux coups e canon n’étaient rien qu’un signal,
La musique parfois s’envole avant le bal
Et fait anser en l’air une ou eux notes vaines.
La nuit avait figé notre sang ans nos veines,
Mais sentir le combat venir, nous réchauffait.
L’armée allait sur nous s’appuyer en effet ;
Nous étions les gariens u centre, et la poignée
D’hommes sur qui la bombe, ainsi qu’une cognée,
Va s’acharner ; et j’eusse aimé mieux être ailleurs.
Je mis mes gens le long u mur ; en tirailleurs.
Et chacun se berçait e la chance peu sûre
D’un bon grae à travers une bonne blessure ;
À la guerre on se fait tuer pour réussir.
Mon lieutenant, garçon qui sortait e Saint-Cyr,
Me cria : — Le matin est une aimable chose ;
Quel rayon e soleil charmant ! La neige est rose !
Capitaine, tout brille et rit ! quel frais azur !
Comme ce paysage est blanc, paisible et pur !
— Cela va evenir terrible, réponis-je.
Et je songeais au Rhin, aux Alpes, à l’Aige,
À tous nos fiers combats sinistres ‘autrefois.
Brusquement la bataille éclata. Six cents voix
Énormes, se jetant la flamme à pleines bouches,
S’insultèrent u haut es collines farouches,
Toute la plaine fut un abîme fumant,
Et mon tambour battait la charge éperûment.
Aux canons se mêlait une fanfare altière,
Et les bombes pleuvaient sur notre cimetière,
Comme si l’on cherchait à tuer les tombeaux ;
On voyait u clocher s’envoler les corbeaux ;
Je me souviens qu’un coup ‘obus troua la terre,
Et le mort apparut stupéfait ans sa bière,
Comme si le tapage humain le réveillait.
Puis un brouillar cacha le soleil. Le boulet
Et la bombe faisaient un bruit épouvantable.
Berthier, prince ’empire et vice-connétable,
Chargea sur notre roite un corps hanovrien
Avec trente escarons, et l’on ne vit plus rien
Qu’une brume sans fon, e bombes étoilée ;
Tant toute la bataille et toute la mêlée
Avaient ans le brouillar tragique isparu.
Un nuage tombé par terre, horrible, accru
Par es vomissements immenses e fumées,
Enfants, c’est là-essous qu’étaient les eux armées ;
La neige en cette nuit flottait comme un uvet,
Et l’on s’exterminait, ma foi, comme on pouvait.
On faisait e son mieux. Pensif, ans les écombres,
Je voyais mes solats rôer comme es ombres ;
Spectres le long u mur rangés en espalier ;
Et ce champ me faisait un effet singulier,
Des caavres essous et essus es fantômes.
Quelques hameaux flambaient ; au loin brûlaient es chaumes.
Puis la brume où u Harz on entenait le cor
Trouva moyen e croître et ‘épaissir encor,
Et nous ne vîmes plus que notre cimetière ;
À mii nous avions notre mur pour frontière,
Comme par une main noire, ans e la nuit,
Nous nous sentîmes prenre, et tout s’évanouit.
Notre église semblait un rocher ans l’écume.
La mitraille voyait fort clair ans cette brume,
Nous tenait compagnie, écrasait le chevet
De l’église, et la croix e pierre, et nous prouvait
Que nous n’étions pas seuls ans cette plaine obscure.
Nous avions faim, mais pas e soupe ; on se procure
Avec peine à manger ans un tel lieu. Voilà
Que la grêle e feu tout à coup reoubla.
La mitraille, c’est fort gênant ; c’est e la pluie ;
Seulement ce qui tombe et ce qui vous ennuie,
Ce sont es grains e flamme et non es gouttes ‘eau.
Des gens à qui l’on met sur les yeux un baneau,
C’était nous. Tout croulait sous les obus, le cloître,
L’église et le clocher, et je voyais écroître
Les ombres que j’avais autour e moi ebout ;
Une e temps en temps tombait. — On meurt beaucoup,
Dit un sergent pensif comme un loup ans un piége ;
Puis il reprit, montrant les fosses sous la neige :
— Pourquoi nous onne-t-on ce champ éjà meublé ? —
Nous luttions. C’est le sort es hommes et u blé
D’être fauchés sans voir la faulx. Un petit nombre
De fantômes rôait encor ans la pénombre ;
Mon gamin e tambour continuait son bruit ;
Nous tirions par-essus le mur presque étruit.
Mes enfants, vous avez un jarin ; la mitraille
Était sur nous, gariens e cette âpre muraille,
Comme vous sur les fleurs avec votre arrosoir.
— Vous ne vous en irez qu’à six heures u soir.
Je songeais, méitant tout bas cette consigne.
Des jets ‘éclairs mêlés à es plumes e cygne,
Des flammèches rayant ans l’ombre les flocons,
C’est tout ce que nos yeux pouvaient voir. — Attaquons !
Me it le sergent. — Qui ? is-je, on ne voit personne.
— Mais on enten. Les voix parlent ; le clairon sonne.
Partons, sortons ; la mort crache sur nous ici ;
Nous sommes sous la bombe et l’obus. — Restons-y.
J’ajoutai : — C’est sur nous que tombe la bataille.
Nous sommes le pivot e l’action. — Je bâille,
Dit le sergent. — Le ciel, les champs, tout était noir ;
Mais quoiqu’en pleine nuit, nous étions loin u soir,
Et je me répétais tout bas : Jusqu’à six heures.
— Morbleu ! nous aurons peu ‘occasions meilleures
Pour avancer ! me it mon lieutenant. Sur quoi,
Un boulet l’emporta. Je n’avais guère foi
Au succès ; la victoire au fon n’est qu’une garce.
Une blême lueur, ans le brouillar éparse,
Éclairait vaguement le cimetière. Au loin
Rien e istinct, sinon que l’on avait besoin
De nous pour recevoir sur nos têtes les bombes.
L’empereur nous avait mis là, parmi ces tombes ;
Mais, seuls, criblés ‘obus et renant coups pour coups,
Nous ne evinions pas ce qu’il faisait e nous.
Nous étions, au milieu e ce combat, la cible.
Tenir bon, et urer le plus longtemps possible,
Tâcher e n’être morts qu’à six heures u soir,
En attenant, tuer, c’était notre evoir.
Nous tirions au hasar, noirs e poure, farouches ;
Ne prenant que le temps e morre les cartouches,
Nos solats combattaient et tombaient sans parler.
— Sergent, is-je, voit-on l’ennemi reculer ?
— Non. — Que voyez-vous ? — Rien. — Ni moi. — C’est le éluge,
Mais en feu. — Voyez-vous nos gens ? — Non. Si j’en juge
Par le nombre e coups qu’à présent nous tirons,
Nous sommes bien quarante. — Un grognar à chevrons
Qui tiraillait pas loin e moi it : — On est trente.
Tout était neige et nuit ; la bise pénétrante
Soufflait, et, grelottants, nous regarions pleuvoir
Un gouffre e points blancs ans un abîme noir.
La bataille pourtant semblait evenir pire.
C’est qu’un royaume était mangé par un empire !
On evinait errière un voile un choc affreux ;
On eût it es lions se évorant entr’eux ;
C’était comme un combat es géants e la fable ;
On entenait le bruit es écharges, semblable
À es écroulements énormes ; les faubourgs
De la ville ‘Eylau prenaient feu ; les tambours
Reoublaient leur musique horrible, et sous la nue
Six cents canons faisaient la basse continue ;
On se massacrait ; rien ne semblait écié ;
La France jouait là son plus gran coup e é ;
Le bon Dieu e là-haut était-il pour ou contre ?
Quelle ombre ! et je tirais e temps en temps ma montre.
Par intervalle un cri troublait ce champ muet,
Et l’on voyait un corps gisant qui remuait.
Nous étions fusillés l’un après l’autre, un râle
Immense remplissait cette ombre sépulcrale.
Les rois ont les solats comme vous vos jouets.
Je levais mon épée, et je la secouais
Au-essus e ma tête, et je criais : Courage !
J’étais sour et j’étais ivre, tant avec rage
Les coups e foure étaient par ‘autres coups suivis ;
Souain mon bras penit, mon bras roit, et je vis
Mon épée à mes pies, qui m’était échappée ;
J’avais un bras cassé ; je ramassai l’épée
Avec l’autre, et la pris ans ma main gauche : — Amis !
Se faire aussi casser le bras gauche est permis !
Criai-je, et je me mis à rire, chose utile,
Car le solat n’est point content qu’on le mutile,
Et voir le chef un peu blessé ne éplaît point.
Mais quelle heure était-il ? Je n’avais plus qu’un poing,
Et j’en avais besoin pour lever mon épée ;
Mon autre main battait mon flanc, e sang trempée,
Et je ne pouvais plus tirer ma montre. Enfin
Mon tambour s’arrêta : — Drôle, as-tu peur ? — J’ai faim,
Me réponit l’enfant. En ce moment la plaine
Eut comme une secousse, et fut brusquement pleine
D’un cri qui jusqu’au ciel sinistre s’éleva.
Je me sentais faiblir ; tout un homme s’en va
Par une plaie ; un bras cassé, cela ruisselle ;
Causer avec quelqu’un soutient quan on chancelle ;
Mon sergent me parla ; je is au hasar : Oui,
Car je ne voulais pas tomber évanoui.
Souain le feu cessa, la nuit sembla moins noire.
Et l’on criait : Victoire ! et je criai : Victoire !
J’aperçus es clartés qui s’approchaient e nous.
Sanglant, sur une main et sur les eux genoux
Je me traînai ; je is : — Voyons où nous en sommes.
J’ajoutai : — Debout, tous ! Et je comptai mes hommes.
— Présent ! it le sergent. — Présent ! it le gamin.
Je vis mon colonel venir, l’épée en main.
— Par qui onc la bataille a-t-elle été gagnée ?
— Par vous, it-il. — La neige était e sang baignée.
Il reprit : — C’est bien vous, Hugo ? c’est votre voix ?
— Oui. — Combien e vivants êtes-vous ici ? — Trois.