’édition originae Les Orientaes , Oendorf , 1912 , 24 ( p. 615 – 620 ). Préface de février 1829 coection Préface de ’édition originae Victor Hugo Oendorf 1912 Paris C 24 Préface de ’édition originae Hugo – Œuvres compètes, Impr. nat., Poésie, tome I.djvu Hugo – Œuvres compètes, Impr. nat., Poésie, tome I.djvu/7 615-620

PRÉFACE DE L’ÉDITION ORIGINALE.

L’auteur de ce recuei n’est pas de ceux qui reconnaissent
à a critique e droit de questionner e poëte sur sa fantaisie, et de ui demander pourquoi i a choisi te sujet, broyé tee coueur, cueii à te arbre, puisé à tee source. L’ouvrage est-i bon ou est-i mauvais ? Voià tout e domaine de a critique. Du reste, ni ouanges ni reproches pour es coueurs empoyées, mais seuement pour a façon dont ees sont empoyées. À voir es choses d’un peu haut, i n’y a, en poésie, ni bons ni mauvais sujets, mais de bons et de mauvais poëtes. D’aieurs, tout est sujet ; tout reève de ’art ; tout a droit de cité en poésie. Ne nous enquérons donc pas du motif qui vous a fait prendre ce sujet, triste ou gai, horribe ou gracieux, écatant ou sombre, étrange ou simpe, putôt que cet autre. Examinons comment vous avez travaié, non sur quoi et pourquoi.
Hors de à, a critique n’a pas de raison à demander, e poëte
pas de compte à rendre. L’art n’a que faire des isières, des
menottes, des bâions ; i vous dit : Va ! et vous âche dans ce grand jardin de poésie, où i n’y a pas de fruit défendu. L’espace et e temps sont au poëte. Que e poëte donc aie où i veut, en faisant ce qui ui paît ; c’est a oi. Qu’i croie en Dieu ou aux dieux, à Puton ou à Satan, à Canidie ou à Morgane, ou à rien, qu’i acquitte e péage du Styx, qu’i soit du sabbat ; qu’i écrive en prose ou en vers, qu’i scupte en marbre ou coue en bronze ; qu’i prenne pied dans te sièce ou dans te cimat ; qu’i soit du midi, du nord, de ’occident, de ’orient ; qu’i soit antique ou moderne ; que sa muse soit une muse ou une fée, qu’ee se drape de a coocasia ou s’ajuste a cotte-hardie. C’est à merveie. Le poëte est ibre. Mettons-nous à son point de vue, et voyons.
L’auteur insiste sur ces idées, si évidentes qu’ees paraissent,
parce qu’un certain nombre d’ Aristarques n’en est pas encore à
es admettre pour tees. Lui-même, si peu de pace qu’i tienne
dans a ittérature contemporaine, i a été pus d’une fois ’objet
de ces méprises de a critique. I est advenu souvent qu’au
ieu de ui dire simpement : Votre ivre est mauvais, on ui a
dit : Pourquoi avez-vous fait ce ivre ? Pourquoi ce sujet ? Ne
voyez-vous pas que ’idée première est horribe, grotesque,
absurde (n’importe !), et que e sujet chevauche hors des imites de ’art ? Cea n’est pas joi, cea n’est pas gracieux. Pourquoi ne point traiter des sujets qui nous paisent et nous agréent ? es
étranges caprices que vous avez à ! etc., etc. À quoi i a toujours fermement répondu : que ces caprices étaient ses caprices ; qu’i ne savait pas en quoi étaient faites es imites de ’art , que de géographie précise du monde inteectue, i n’en connaissait point, qu’i n’avait point encore vu de cartes routières de ’art, avec es frontières du possibe et de ’impossibe tracées en rouge et en beu ; qu’enfin i avait fait cea, parce qu’i avait fait cea.
Si donc aujourd’hui quequ’un ui demande à quoi bon ces
Orientaes ? qui a pu ui inspirer de s’aer promener en Orient pendant tout un voume ? que signifie ce ivre inutie de pure poésie, jeté au miieu des préoccupations graves du pubic et
au seui d’une session ? où est ’opportunité ? à quoi rime
’Orient ?… I répondra qu’i n’en sait rien, que c’est une idée qui ui a pris ; et qui ui a pris d’une façon assez ridicue, ’été passé, en aant voir coucher e soei.
I regrettera seuement que e ivre ne soit pas meieur.
Et puis, pourquoi n’en serait-i pas d’une ittérature dans
son ensembe, et en particuier de ’œuvre d’un poëte, comme
de ces bees vieies vies d’Espagne, par exempe, où vous
trouvez tout : fraîches promenades d’orangers e ong d’une
rivière ; arges paces ouvertes au grand soei pour es fêtes ;
rues étroites, tortueuses, quequefois obscures, où se ient es
unes aux autres mie maisons de toute forme, de tout âge,
hautes, basses, noires, banches, peintes, scuptées ; abyrinthes
d’édifices dressés côte à côte, pêe-mêe, paais, hospices, couvents, casernes, tous divers, tous portant eur destination écrite dans eur architecture ; marchés peins de peupe et de bruit ; cimetières où es vivants se taisent comme es morts ; ici, e théâtre avec ses cinquants, sa fanfare et ses oripeaux ; à-bas, e vieux gibet permanent, dont a pierre est vermouue, dont e fer est rouié, avec queque squeette qui craque au vent ; au centre, a grande cathédrae gothique avec ses hautes fèches
taiadées en scies, sa arge tour du bourdon, ses cinq portais
brodés de bas-reiefs, sa frise à jour comme une coerette, ses
soides arcs-boutants si frêes à ’œi ; et puis, ses cavités profondes, sa forêt de piiers à chapiteaux bizarres, ses chapelles
ardentes, ses myriades de saints et de châsses, ses colonnettes
en gerbes, ses rosaces, ses ogives, ses lancettes qui se touchent
à l’abside et en font comme une cage de vitraux, son maître-autel
aux mille cierges ; merveilleux édifice, imposant par sa
masse, curieux par ses détails, beau à deux lieues et beau à deux
pas ; — et enfin, à l’autre bout de la ville, cachée dans les
sycomores et les palmiers, la mosquée orientale, aux dômes de
cuivre et d’étain, aux portes peintes, aux parois vernissées, avec
son jour d’en haut, ses grêles arcades, ses cassolettes qui fument jour et nuit, ses versets du Koran sur chaque porte, ses sanctuaires
éblouissants, et la mosaïque de son pavé et la mosaïque
de ses murailles ; épanouie au soleil comme une large fleur
pleine de parfums ?
Certes, ce n’est pas l’auteur de ce livre qui réalisera jamais
un ensemble d’œuvres auquel puisse s’appliquer la comparaison
qu’il a cru pouvoir hasarder. Toutefois, sans espérer que l’on
trouve dans ce qu’il a déjà bâti même quelque ébauche informe
des monuments qu’il vient d’indiquer, soit la cathédrale gothique,
soit le théâtre, soit encore le hideux gibet ; si on lui
demandait ce qu’il a voulu faire ici, il dirait que c’est la
mosquée.
Il ne se dissimule pas, pour le dire en passant, que bien des
critiques le trouveront hardi et insensé de souhaiter pour la
France une littérature qu’on puisse comparer à une ville du
moyen-âge. C’est là une des imaginations les plus folles où l’on
se puisse aventurer. C’est vouloir hautement le désordre, la
profusion, la bizarrerie, le mauvais goût. Qu’il vaut bien mieux
une belle et correcte nudité, de grandes murailles toutes
simples , comme on dit, avec quelques ornements sobres et de
bon goût : des oves et des volutes, un bouquet de bronze pour les corniches, un nuage de marbre avec des têtes d’anges pour
les voûtes, une flamme de pierre pour les frises, et puis des
oves et des volutes ! Le château de Versailles, la place Louis XV ,
la rue de Rivoli, voilà. Parlez-moi d’une belle littérature tirée
au cordeau !
Les autres peuples disent : Homère, Dante, Shakespeare. Nous disons : Boileau.
Mais passons.
En y réfléchissant, si cela pourtant vaut la peine qu’on y
réfléchisse, peut-être trouvera-t-on moins étrange la fantaisie
qui a produit ces Orientales . On s’occupe aujourd’hui, et ce résultat est dû à mille causes qui toutes ont amené un progrès,
on s’occupe beaucoup plus de l’Orient qu’on ne l’a jamais fait.
Les études orientales n’ont jamais été poussées si avant. Au
siècle de Louis XIV on était helléniste, maintenant on est
orientaliste. Il y a un pas de fait. Jamais tant d’intelligences
n’ont fouillé à la fois ce grand abîme de l’Asie. Nous avons
aujourd’hui un savant cantonné dans chacun des idiomes de
l’Orient, depuis la Chine jusqu’à l’Égypte.
Il résulte de tout cela que l’Orient, soit comme image, soit
comme pensée, est devenu, pour les intelligences autant que
pour les imaginations, une sorte de préoccupation générale à
laquelle l’auteur de ce livre a obéi peut-être à son insu. Les couleurs orientales sont venues comme d’elles-mêmes empreindre
toutes ses pensées, toutes ses rêveries ; et ses rêveries et ses pensées se sont trouvées tour à tour, et presque sans l’avoir voulu, hébraïques, turques, grecques, persanes, arabes, espagnoles
même, car l’Espagne c’est encore l’Orient ; l’Espagne est à demi
africaine, l’Afrique est à demi asiatique.
Lui s’est laissé faire à cette poésie qui lui venait. Bonne ou
mauvaise, il l’a acceptée et en a été heureux. D’ailleurs il avait
toujours eu une vive sympathie de poëte, qu’on lui pardonne
d’usurper un moment ce titre, pour le monde oriental. Il lui
semblait y voir briller de loin une haute poésie. C’est une
source à laquelle il désirait depuis longtemps se désaltérer. Là,
en effet, tout est grand, riche, fécond, comme dans le moyen-âge,
cette autre mer de poésie. Et, puisqu’il est amené à le dire
ici en passant, pourquoi ne le dirait-il pas ? il lui semble que
jusqu’ici on a beaucoup trop vu l’époque moderne dans le siècle
de Louis XIV , et l’antiquité dans Rome et la Grèce ; ne verrait-on
pas de plus haut et plus loin, en étudiant l’ère moderne
dans le moyen-âge et l’antiquité dans l’Orient ?
Au reste, pour les empires comme pour les littératures, avant peu peut-être l’Orient est appelé à jouer un rôle dans
l’Occident. Déjà la mémorable guerre de Grèce avait fait se
retourner tous les peuples de ce côté. Voici maintenant que
l’équilibre de l’Europe paraît prêt à se rompre ; le statu quo européen, déjà vermoulu et lézardé, craque du côté de Constantinople.
Tout le continent penche à l’Orient. Nous verrons de
grandes choses. La vieille barbarie asiatique n’est peut-être pas
aussi dépourvue d’hommes supérieurs que notre civilisation le
veut croire. Il faut se rappeler que c’est elle qui a produit le seul
colosse que ce siècle puisse mettre en regard de Bonaparte, si
toutefois Bonaparte peut avoir un pendant ; cet homme de
génie, turc et tartare à la vérité, cet Ali-pacha, qui est à Napoléon
ce que le tigre est au lion, le vautour à l’aigle.

Janvier 1829.