’UNE ENFANT.

Pictura poesis . Horace .

Quand ie voy tant de couleurs
 Et de fleurs
Qui esmaillent un riuage,
Ie pense voir le beau teint
 Qui est peint
Si vermeil en son visage.

Quand ie sens, parmi les prez
 iaprez,
es fleurs dont la terre est pleine
Lors ie fais croire à mes sens
 Que ie sens
La douceur de son haleine.

Ronsard . [ 21 ]
Oui, ce front, ce sourire et cette fraîche joue,
 C’est bien l’enfant qui pleure et joue,
 Et qu’un esprit du ciel défend !
e ses doux traits, ravis à la sainte phalange,
C’est bien le délicat mélange ;
Poëte, j’y crois voir un ange,
Père, j’y trouve mon enfant.

On devine à ses yeux, pleins d’une pure flamme,
Qu’au paradis, d’où vient son âme,
Elle a dit un récent adieu.
Son regard, rayonnant d’une joie éphémère,
Semble en suivre encor la chimère,
Et revoir dans sa douce mère
L’humble mère de l’Enfant-ieu !

On dirait qu’elle écoute un chœur de voix célestes,
Que, de loin, des vierges modestes
Elle entend l’appel gracieux ;
À son joyeux regard, à son naïf sourire,
On serait tenté de lui dire :
— Jeune ange, quel fut ton martyre,
Et quel est ton nom dans les cieux ?
Ô toi dont le pinceau me la fit si touchante,
Tu me la peins, je te la chante !
Car tes nobles travaux vivront ;
Une force virile à ta grâce est unie ;
Tes couleurs sont une harmonie ;
Et dans ton enfance un génie
Mit une flamme sur ton front !

Sans doute quelque fée, à ton berceau venue,
es sept couleurs que dans la nue
Suspend le prisme aérien,
es roses de l’aurore humide et matinale,
es feux de l’aube boréale,
Fit une palette idéale
Pour ton pinceau magicien !

6 novembre 1825.

OE VINGT-TROISIÈME. À MAAME LA COMTESSE A. H.

Sur ma lyre, l’autre fois,
 ans un bois,
Ma main préludait à peine,
Une colombe descend
 En passant,
Blanche sur le luth d’ébène.

Mais, au lieu d’accords touchants,
 e doux chants,
La colombe gémissante
Me demande par pitié
 Sa moitié,
Sa moitié loin d’elle absente.

Sainte-Beuve .

Oh ! quel que soit le rêve, ou paisible, ou joyeux,
Qui dans l’ombre à cette heure illumine tes yeux,
 C’est le bonheur qu’il te signale ;
Loin des bras d’un époux qui n’est encor qu’amant,
ors tranquille, ma sœur ! passe-la doucement,
 Ta dernière nuit virginale.

ors ; nous prîrons pour toi, jusqu’à ce beau matin.
Tu devais être à nous, et c’était ton destin,
 Et rien ne pouvait t’y soustraire.
Oui, la voix de l’autel va te nommer ma sœur ;
Mais ce n’est que l’écho d’une voix de mon cœur
 Qui déjà me nommait ton frère.

ors, cette nuit encor, d’un sommeil pur et doux,
emain, serments, transports, caresses d’un époux,


 Festins que la joie environne,
Et soupirs inquiets dans ton sein renaissant,
Quand une main fera de ton front rougissant
 Tomber la tremblante couronne.

Ah ! puisse dès demain se lever sur tes jours
Un bonheur qui jamais ne s’éclipse, et toujours
 Brille, plus beau qu’un rêve même !
Vers le ciel étoilé laisse monter nos vœux.
ors en paix cette nuit où nous veillons tous deux,
 Moi qui te chante, et lui qui t’aime !

Nuit du 19 au 20 décembre 1827.

OE VINGT-QUATRIÈME. PLUIE ’ÉTÉ.

L’aubépine et l’églantin,
 Et le thym,
L’œillet, le lys et les roses,
En cette belle saison,
 À foison
Montrent leurs robes écloses.

Le gentil rossignolet,
 oucelet,
écoupe, dessous l’ombrage,
Mille fredons babillards,
 Frétillards,
Aux doux sons de son ramage.

Rémi Belleau .

Que la soirée est fraîche et douce !
Oh ! viens ! il a plu ce matin ;
Les humides tapis de mousse
Verdissent tes pieds de satin.
L’oiseau vole sous les feuillées,
Secouant ses ailes mouillées ;
Pauvre oiseau que le ciel bénit !
Il écoute le vent bruire,
Chante, et voit des gouttes d’eau luire,
Comme des perles, dans son nid.

La pluie a versé ses ondées ;
Le ciel reprend son bleu changeant ;
Les terres luisent fécondées
Comme sous un réseau d’argent.
Le petit ruisseau de la plaine,
Pour une heure enflé, roule et traîne


Brins d’herbe, lézards endormis,
Court, et, précipitant son onde
u haut d’un caillou qu’il inonde,
Fait des Niagaras aux fourmis.

Tourbillonnant dans ce déluge,
es insectes, sans avirons,
Voguent pressés, frêle refuge !
Sur des ailes de moucherons ;
’autres pendent, comme à des îles,
À des feuilles, errants asiles ;
Heureux, dans leur adversité,
Si, perçant les flots de sa cime,
Une paille au bord de l’abîme
Retient leur flottante cité !

Les courants ont lavé le sable ;
Au soleil montent les vapeurs,
Et l’horizon insaisissable
Tremble et fuit sous leurs plis trompeurs.
On voit seulement sous leurs voiles,
Comme d’incertaines étoiles,
es points lumineux scintiller,
Et les monts, de la brume enfuie,
Sortir, et, ruisselants de pluie,
Les toits d’ardoise étinceler.

Viens errer dans la plaine humide.
À cette heure nous serons seuls.
Mets sur mon bras ton bras timide ;
Viens, nous prendrons par les tilleuls.
Le soleil rougissant décline ;
Avant de quitter la colline,
Tourne un moment tes yeux pour voir,
Avec ses palais, ses chaumières,
Rayonnants des mêmes lumières,
La ville d’or sur le ciel noir.

Oh ! vois voltiger les fumées
Sur les toits de brouillards baignés !
Là, sont des épouses aimées,
Là, des cœurs doux et résignés.
La vie, hélas ! dont on s’ennuie,
C’est le soleil après la pluie…
Le voilà qui baisse toujours !
e la ville, que ses feux noient,
Toutes les fenêtres flamboient
Comme des yeux au front des tours.

L’arc-en-ciel ! l’arc-en-ciel ! Regarde. —
Comme il s’arrondit pur dans l’air !
Quel trésor le ieu bon nous garde
Après le tonnerre et l’éclair !
Que de fois, sphères éternelles,
Mon âme a demandé ses ailes,
Implorant quelque Ithuriel,
Hélas ! pour savoir à quel monde
Mène cette courbe profonde,
Arche immense d’un pont du ciel !

7 juin 1828.

OE VINGT-CINQUIÈME. RÊVES.

En la amena soledad
de aquesta apacible estancia,
bellisimo laberinto
de arboles, flores, y plantas,
Podeis dexarme, dexando
conmigo, que ellos me bastan
por companîa, los libros
que os mande sacar de casa ;
que yo, en tanto que Antioquia
cèlebra con fiestas tantas
la fabrica de esse templo,
que oy à Jupiter consagra,
· · · · · · · · · · · · · · ·
huyendo del gran bullicio,
que hay en sus calles, y plazas,
passar estudiando quiero
la edad que al dia le falta.

Calderon . El Magico prodigioso .
Amis, loin de la ville,
Loin des palais de roi,
Loin de la cour servile,
Loin de la foule vile,
Trouvez-moi, trouvez-moi,

Aux champs où l’âme oisive
Se recueille en rêvant,
Sur une obscure rive
Où du monde n’arrive
Ni le flot, ni le vent,

Quelque asile sauvage,
Quelque abri d’autrefois,
Un port sur le rivage,
Un nid sous le feuillage,
Un manoir dans les bois !

Trouvez-le-moi bien sombre,
Bien calme, bien dormant,
Couvert d’arbres sans nombre,
ans le silence et l’ombre,
Caché profondément !

Que là, sur toute chose,
Fidèle à ceux qui m’ont,
Mon vers plane, et se pose
Tantôt sur une rose,
Tantôt sur un grand mont.

Qu’il puisse avec audace,
e tout nœud détaché,
’un vol que rien ne lasse,
S’égarer dans l’espace
Comme un oiseau lâché.
Qu’un songe au ciel m’enlève,
Que, plein d’ombre et d’amour,
Jamais il ne s’achève,
Et que la nuit je rêve
À mon rêve du jour !

Aussi blanc que la voile
Qu’à l’horizon je voi,


Qu’il recèle une étoile,
Et qu’il soit comme un voile
Entre la vie et moi !

Que la muse qui plonge
En ma nuit pour briller,
Le dore et le prolonge,
Et de l’éternel songe
Craigne de m’éveiller !

Que toutes mes pensées
Viennent s’y déployer,
Et s’asseoir, empressées,
Se tenant embrassées,
En cercle à mon foyer !

Qu’à mon rêve enchaînées,
Toutes, l’œil triomphant,
Le bercent inclinées,
Comme des sœurs aînées
Bercent leur frère enfant !
On croit sur la falaise,
On croit dans les forêts,
Tant on respire à l’aise,
Et tant rien ne nous pèse,
Voir le ciel de plus près.

Là, tout est comme un rêve ;
Chaque voix a des mots,
Tout parle, un chant s’élève
e l’onde sur la grève,
e l’air dans les rameaux.

C’est une voix profonde,
Un chœur universel,
C’est le globe qui gronde,
C’est le roulis du monde
Sur l’océan du ciel.

C’est l’écho magnifique
es voix de Jéhova,
C’est l’hymne séraphique
u monde pacifique
Où va ce qui s’en va ;

Où, sourde aux cris de femmes,
Aux plaintes, aux sanglots,
L’âme se mêle aux âmes,
Comme la flamme aux flammes,
Comme le flot aux flots !
Ce bruit vaste, à toute heure,
On l’entend au désert.
Paris, folle demeure,
Pour cette voix qui pleure
Nous donne un vain concert.

Oh ! la Bretagne antique !
Quelque roc écumant !
ans la forêt celtique
Quelque donjon gothique !
Pourvu que seulement

La tour hospitalière
Où je pendrai mon nid,


Ait, vieille chevalière,
Un panache de lierre
Sur son front de granit.

Pourvu que, blasonnée
’un écusson altier,
La haute cheminée,
Béante, illuminée,
évore un chêne entier ;

Que, l’été, la charmille
Me dérobe un ciel bleu ;
Que l’hiver ma famille,
ans l’âtre assise, brille
Toute rouge au grand feu ;

ans les bois, mes royaumes,
Si le soir l’air bruit,
Qu’il semble, à voir leurs dômes,
es têtes de fantômes
Se heurtant dans la nuit ;

Que des vierges, abeilles
ont les cieux sont remplis,
Viennent sur moi, vermeilles,
Secouer dans mes veilles
Leur robe à mille plis !

Qu’avec des voix plaintives
Les ombres des héros
Repassent fugitives,
Blanches sous mes ogives,
Sombres sur mes vitraux !


Si ma muse envolée
Porte son nid si cher
Et sa famille ailée
ans la salle écroulée
’un vieux baron de fer ;

C’est que j’aime ces âges
Plus beaux, sinon meilleurs,
Que nos siècles plus sages ;
À leurs débris sauvages
Je m’attache, et d’ailleurs

L’hirondelle enlevée
Par son vol sur la tour,
Parfois, des vents sauvée,
Choisit pour sa couvée
Un vieux nid de vautour.

Sa famille humble et douce,
Souvent, en se jouant,
u bec remue et pousse,
Tout brisé sur la mousse,
L’œuf de l’oiseau géant.

ans les armes antiques
Mes vers ainsi joueront,
Et, remuant des piques,
Riront, nains fantastiques,
e grands casques au front.


Ainsi noués en gerbe,
Reverdiront mes jours
ans le donjon superbe,
Comme une touffe d’herbe
ans les brèches des tours.

Mais, donjon ou chaumière,
u monde délié,
Je vivrai de lumière,
’extase et de prière,
Oubliant, oublié !

4 juin 1828.

BALLAES
1823-1828

Renouvelons aussi
Toute vieille pensée.

Joachim du Bellay . Iambes .

Qu’il est doux, qu’il est doux de conter des histoires.
 es histoires du temps passé !

Alfred de Vigny .

UNE FÉE. BALLAE PREMIÈRE.

Elle apparaît… comme ces figures dont le poëte voit les yeux étinceler à travers le feuillage sombre, quand, dans sa promenade du soir, il rêve de l’amour et du ciel. Th. Moore . Amours des anges .

 … La reine Mab m’a visité. C’est elle
Qui fait dans le sommeil veiller l’âme immortelle.

Émile eschamps . Roméo et Juliette [ 22 ] .

Que ce soit Urgèle ou Morgane,
J’aime, en un rêve sans effroi,
Qu’une fée, au corps diaphane,
Ainsi qu’une fleur qui se fane,
Vienne pencher son front sur moi.

C’est elle dont le luth d’ivoire
Me redit, sur un mâle accord,
Vos contes, qu’on n’oserait croire,
Bons paladins, si votre histoire
N’était plus merveilleuse encor.

C’est elle, aux choses qu’on révère
Qui m’ordonne de m’allier,
Et qui veut que ma main sévère
Joigne la harpe du trouvère
Au gantelet du chevalier.

ans le désert qui me réclame,
Cachée en tout ce que je vois,
C’est elle qui fait, pour mon âme,
e chaque rayon une flamme,
Et de chaque bruit une voix ;

Elle, — qui dans l’onde agitée
Murmure en sortant du rocher,
Et, de me plaire tourmentée,
Suspend la cigogne argentée
Au faîte aigu du noir clocher ;

Quand, l’hiver, mon foyer pétille,
C’est elle qui vient s’y tapir,
Et me montre, au ciel qui scintille,
L’étoile qui s’éteint et brille,
Comme un œil prêt à s’assoupir ;

Qui, lorsqu’en des manoirs sauvages
J’erre, cherchant nos vieux berceaux,
M’environnant de mille images,
Comme un bruit du torrent des âges,
Fait mugir l’air sous les arceaux ;

Elle, — qui, la nuit, quand je veille,
M’apporte de confus abois,
Et, pour endormir mon oreille,
ans le calme du soir, éveille
Un cor lointain au fond des bois.

Que ce soit Urgèle ou Morgane,
J’aime, en un rêve sans effroi,
Qu’une fée, au corps diaphane,
Ainsi qu’une fleur qui se fane,
Vienne pencher son front sur moi !

1824.

BALLAE EUXIÈME. LE SYLPHE.

Le vent, le froid et l’orage
Contre l’enfant faisaient rage.
— Ouvrez, dit-il, je suis nu !

La Fontaine.
Imitation d’Anacréon.

« Toi qu’en ces murs, pareille aux rêveuses sylphides,
Ce vitrage éclairé montre à mes yeux avides,
Jeune fille, ouvre-moi ! Voici la nuit, j’ai peur,
La nuit, qui, peuplant l’air de figures livides,
onne aux âmes des morts des robes de vapeur !

« Vierge, je ne suis point de ces pèlerins sages
Qui font de longs récits après de longs voyages ;
Ni de ces paladins qu’aime et craint la beauté,
ont le cor, éveillant les varlets et les pages,
Porte un appel de guerre à l’hospitalité.

« Je n’ai ni lourd bâton, ni lance redoutée,
Point de longs cheveux noirs, point de barbe argentée,
Ni d’humble chapelet, ni de glaive vainqueur.
Mon souffle, dont une herbe est à peine agitée,
N’arrache au cor des preux qu’un murmure moqueur.

« Je suis l’enfant de l’air, un sylphe, moins qu’un rêve,
Fils du printemps qui naît, du matin qui se lève,


L’hôte du clair foyer durant les nuits d’hiver,
L’esprit que la lumière à la rosée enlève,
iaphane habitant de l’invisible éther.

« Ce soir un couple heureux, d’une voix solennelle,
Parlait tout bas d’amour et de flamme éternelle.
J’entendais tout ; près d’eux je m’étais arrêté ;
Ils ont dans un baiser pris le bout de mon aile,
Et la nuit est venue avant ma liberté.

« Hélas ! il est trop tard pour rentrer dans ma rose !
Châtelaine, ouvre-moi, car ma demeure est close.
Recueille un fils du jour, égaré dans la nuit ;
Permets, jusqu’à demain, qu’en ton lit je repose ;
Je tiendrai peu de place et ferai peu de bruit.

« Mes frères ont suivi la lumière éclipsée,
Ou les larmes du soir dont l’herbe est arrosée ;
Les lys leur ont ouvert leurs calices de miel.
Où fuir ?… Je ne vois plus de gouttes de rosée,
Plus de fleurs dans les champs ! plus de rayons au ciel !

« amoiselle, entends-moi ! de peur que la nuit sombre,
Comme en un grand filet, ne me prenne en son ombre,
Parmi les spectres blancs et les fantômes noirs,
Les démons, dont l’enfer même ignore le nombre,
Les hiboux du sépulcre et l’autour des manoirs !

« Voici l’heure où les morts dansent d’un pied débile.
La lune au pâle front les regarde, immobile ;
Et le hideux vampire, ô comble de frayeur !
Soulevant d’un bras fort une pierre inutile,
Traîne en sa tombe ouverte un tremblant fossoyeur.

« Bientôt, nains monstrueux, noirs de poudre et de cendre,
ans leur gouffre sans fond les gnômes vont descendre.
Le follet fantastique erre sur les roseaux.


Au frais ondin s’unit l’ardente salamandre,
Et de bleuâtres feux se croisent sur les eaux.

« Oh !… si, pour amuser son ennui taciturne,
Un mort, parmi ses os, m’enfermait dans son urne !
Si quelque nécromant, riant de mon effroi,
ans la tour, d’où minuit lève sa voix nocturne,
Liait mon vol paisible au sinistre beffroi !

« Que ta fenêtre s’ouvre !… Ah ! si tu me repousses,
Il me faudra chercher quelques vieux nids de mousses,
À des lézards troublés livrer de grands combats…
Ouvre !… mes yeux sont purs, mes paroles sont douces
Comme ce qu’à sa belle un amant dit tout bas.

« Et je suis si joli ! Si tu voyais mes ailes
Trembler aux feux du jour, transparentes et frêles !…
J’ai la blancheur des lys où, le soir, nous fuyons ;
Et les roses, nos sœurs, se disputent entre elles
Mon souffle de parfums et mon corps de rayons.

« Je veux qu’un rêve heureux te révèle ma gloire.
Près de moi (ma sylphide en garde la mémoire)
Les papillons sont lourds, les colibris sont laids,
Quand, roi vêtu d’azur, et de nacre, et de moire,
Je vais de fleurs en fleurs visiter mes palais.

« J’ai froid ; l’ombre me glace, et vainement je pleure.
Si je pouvais t’offrir, pour m’ouvrir ta demeure,
Ma goutte de rosée ou mes corolles d’or !
Mais non ; je n’ai plus rien, il faudra que je meure.
Chaque soleil me donne et me prend mon trésor.

« Que veux-tu qu’en dormant je t’apporte en échange ?
L’écharpe d’une fée, ou le voile d’un ange ?
J’embellirai ta nuit des prestiges du jour !
Ton sommeil passera, sans que ton bonheur change,


es beaux songes du ciel aux doux rêves d’amour.

« Mais mon haleine en vain ternit la vitre humide !
Ô vierge, crois-tu donc que, dans la nuit perfide,
La voix du sylphe errant cache un amant trompeur ?
Ne me crains pas, c’est moi qui suis faible et timide
Et si j’avais une ombre, hélas ! j’en aurais peur. »

Il pleurait. — Tout à coup, devant la tour antique,
S’éleva, murmurant comme un appel mystique,
Une voix… ce n’était sans doute qu’un esprit !
Bientôt parut la dame à son balcon gothique ; —
On ne sait si ce fut au sylphe qu’elle ouvrit.

1823.

BALLAE TROISIÈME. LA GRAN’MÈRE.

To die — to sleep.
Shakespeare

« ors-tu ?… réveille-toi, mère de notre mère !
’ordinaire en dormant ta bouche remuait ;
Car ton sommeil souvent ressemble à ta prière.
Mais, ce soir, on dirait la madone de pierre ;
Ta lèvre est immobile et ton souffle est muet.

« Pourquoi courber ton front plus bas que de coutume ?
Quel mal avons-nous fait, pour ne plus nous chérir ?
Vois, la lampe pâlit, l’âtre scintille et fume ;
Si tu ne parles pas, le feu qui se consume,
Et la lampe, et nous deux, nous allons tous mourir !

« Tu nous trouveras morts près de la lampe éteinte.
Alors, que diras-tu quand tu t’éveilleras ?
Tes enfants à leur tour seront sourds à ta plainte.
Pour nous rendre la vie, en invoquant ta sainte,
Il faudra bien longtemps nous serrer dans tes bras !

« onne-nous donc tes mains dans nos mains réchauffées.
Chante-nous quelque chant de pauvre troubadour.
is-nous ces chevaliers qui, servis par les fées,
Pour bouquets à leur dame apportaient des trophées,
Et dont le cri de guerre était un nom d’amour.

« is-nous quel divin signe est funeste aux fantômes ;
Quel ermite dans l’air vit Lucifer volant ;
Quel rubis étincelle au front du roi des gnômes ;
Et si le noir démon craint plus, dans ses royaumes,
Les psaumes de Turpin que le fer de Roland.

« Ou montre nous ta bible, et les belles images,
Le ciel d’or, les saints bleus, les saintes à genoux,
L’enfant-Jésus, la crèche, et le bœuf, et les mages ;
Fais-nous lire du doigt, dans le milieu des pages,
Un peu de ce latin, qui parle à ieu de nous.

« Mère !… — Hélas ! par degrés s’affaisse la lumière,
L’ombre joyeuse danse autour du noir foyer,
Les esprits vont peut-être entrer dans la chaumière…
Oh ! sors de ton sommeil, interromps ta prière ;
Toi qui nous rassurais, veux-tu nous effrayer ?

« ieu ! que tes bras sont froids ! rouvre les yeux… Naguère
Tu nous parlais d’un monde, où nous mènent nos pas,
Et de ciel, et de tombe, et de vie éphémère,
Tu parlais de la mort… dis-nous, ô notre mère,
Qu’est-ce donc que la mort ?… — Tu ne nous réponds pas ! »

Leur gémissante voix longtemps se plaignit seule.
La jeune aube parut sans réveiller l’aïeule.
La cloche frappa l’air de ses funèbres coups ;
Et, le soir, un passant, par la porte entr’ouverte,
Vit, devant le saint livre et la couche déserte,
Les deux petits enfants qui priaient à genoux.

1823.

BALLAE QUATRIÈME. À TRILBY, LE LUTIN ’ARGAIL.

À vous, ombre légère,
Qui d’aile passagère
Par le monde volez,
Et d’un sifflant murmure
L’ombrageuse verdure
oucement esbranlez,

J’offre ces violettes,
Ces lys et ces fleurettes,
Et ces roses ici,
Ces vermeillettes roses.
Tout fraischement escloses
Et ces œillets aussi.

Vieille chanson .

C’est toi, lutin ! — Qui t’amène ?
Sur ce rayon du couchant
Es-tu venu ? Ton haleine
Me caresse en me touchant !
À mes yeux tu te révèles.
Tu m’inondes d’étincelles !
Et tes frémissantes ailes
Ont un bruit doux comme un chant !

Ta voix, de soupirs mêlée,
M’apporte un accent connu.
ans ma cellule isolée,
Beau Trilby, sois bienvenu !
Ma demeure hospitalière
N’a point d’humble batelière
ont ta bouche familière
Baise le sein demi-nu !

Viens-tu, dans l’âtre perfide,
Chercher mon Follet qui fuit,
Et ma Fée, et ma Sylphide,
Qui me visitent sans bruit,
Et m’apportent, empressées,
Sur leurs ailes nuancées,
Le jour de douces pensées,
Et de doux rêves la nuit !

Viens-tu pas voir mes Ondines
Ceintes d’algue et de glaïeul ?
Mes Nains, dont les voix badines
N’osent parler qu’à moi seul ?
Viens-tu réveiller mes Gnômes,
Poursuivre en l’air les atomes,
Et lutiner mes Fantômes
En jouant dans leur linceul ?

Hélas ! fuis !… Ces lieux que j’aime
N’ont plus ces hôtes chéris !
es cruels à l’anathème
Ont livré tous mes Esprits !
Mon Ondine est étouffée ;
Et, comme un double trophée,
Leurs mains ont cloué ma Fée
Près de ma Chauve-Souris !

Mes Spectres, mes Nains si frêles,
Quand leur courroux gronde encor,
N’osent plus sur les tourelles
S’appeler au son du cor ;
Ma cour magique, en alarmes,
À fui leurs pesantes armes ;
Ils ont de mon Sylphe en larmes
Arraché les ailes d’or !

Toi-même, crains leur tonnerre,
Crains un combat inégal
Plus que la voix centenaire
Qui jadis vengea ougal,
ont la cabane fumeuse
Voit, durant la nuit brumeuse,
Sur une roche écumeuse,
S’asseoir l’ombre de Fingal !

Celui qui de ta montagne
T’a rapporté dans nos champs,
Eut comme toi pour compagne
L’Espérance aux vœux touchants.
Longtemps la France, sa mère,
Vit fuir sa jeunesse amère
ans l’exil, où, comme Homère,
Il n’emportait que ses chants !

À la fois triste et sublime,
Grave en son vol gracieux,
Le poëte aime l’abîme
Où fuit l’aigle audacieux,
Le parfum des fleurs mourantes,
L’or des comètes errantes,
Et les cloches murmurantes
Qui se plaignent dans les cieux !

Il aime un désert sauvage
Où rien ne borne ses pas ;
Son cœur, pour fuir l’esclavage,
Vit plus loin que le trépas.
Quand l’opprimé le réclame,
es peuples il devient l’âme ;
Il est pour eux une flamme
Que le tyran n’éteint pas !

Tel est Nodier, le poëte ! —


Va, dis à ce noble ami
Que ma tendresse inquiète
e tes périls a frémi ;
is-lui bien qu’il te surveille ;
e tes jeux charme sa veille,
Enfant ! Et lorsqu’il sommeille,
ors sur son front endormi !

N’erre pas à l’aventure !
Car on en veut aux Trilbys.
Crains les maux et la torture
Que mon doux Sylphe a subis.
S’ils te prenaient, quelle gloire !
Ils souilleraient d’encre noire,
Hélas ! ton manteau de moire,
Ton aigrette de rubis !

Ou, pour danser avec Faune,
Contraignant tes pas tremblants,
Leurs Satyres au pied jaune,
Leurs vieux Sylvains pétulants
Joindraient tes mains enchaînées
Aux vieilles mains décharnées
e leurs Naïades fanées,
Mortes depuis deux mille ans !

8-10 avril 1825.

BALLAE CINQUIÈME. LE GÉANT.

Les nuées du ciel elles-mêmes craignent que je ne vienne chercher mes ennemis dans leur sein…
Mottenabi.

Ô guerriers ! je suis né dans le pays des Gaules.
Mes aïeux franchissaient le Rhin comme un ruisseau,
Ma mère me baigna dans la neige des pôles
Tout enfant, et mon père, aux robustes épaules,
e trois grandes peaux d’ours décora mon berceau.

Car mon père était fort ! L’âge à présent l’enchaîne.
e son front tout ridé tombent ses cheveux blancs.
Il est faible ; il est vieux. Sa fin est si prochaine,
Qu’à peine il peut encor déraciner un chêne
 Pour soutenir ses pas tremblants !

C’est moi qui le remplace ! et j’ai sa javeline,
Ses bœufs, son arc de fer, ses haches, ses colliers ;
Moi qui peux, succédant au vieillard qui décline,
Les pieds dans le vallon, m’asseoir sur la colline,
Et de mon souffle au loin courber les peupliers.

À peine adolescent, sur les Alpes sauvages,
e rochers en rochers je m’ouvrais des chemins ;
Ma tête ainsi qu’un mont arrêtait les nuages ;
Et souvent, dans les cieux épiant leurs passages,
 J’ai pris des aigles dans mes mains.

Je combattais l’orage, et ma bruyante haleine
ans leur vol anguleux éteignait les éclairs ;
Ou, joyeux, devant moi chassant quelque baleine,
L’océan à mes pas ouvrait sa vaste plaine,
Et mieux que l’ouragan mes jeux troublaient les mers.

J’errais, je poursuivais d’une atteinte trop sûre
Le requin dans les flots, dans les airs l’épervier ;
L’ours, étreint dans mes bras, expirait sans blessure,
Et j’ai souvent, l’hiver, brisé dans leur morsure
 Les dents blanches du loup-cervier.

Ces plaisirs enfantins pour moi n’ont plus de charmes.
J’aime aujourd’hui la guerre et son mâle appareil,
Les malédictions des familles en larmes,
Les camps, et le soldat, bondissant dans ses armes,
Qui vient du cri d’alarme égayer mon réveil.

ans la poudre et le sang, quand l’ardente Mêlée
Broie et roule une armée en bruyants tourbillons,
Je me lève, je suis sa course échevelée,
Et, comme un cormoran fond sur l’onde troublée,
 Je plonge dans les bataillons.

Ainsi qu’un moissonneur parmi des gerbes mûres,
ans les rangs écrasés, seul debout, j’apparais.
Leurs clameurs dans ma voix se perdent en murmures ;
Et mon poing désarmé martelle les armures
Mieux qu’un chêne noueux choisi dans les forêts.

Je marche toujours nu. Ma valeur souveraine
Rit des soldats de fer dont vos camps sont peuplés.
Je n’emporte au combat que ma pique de frêne,
Et ce casque léger que traîneraient sans peine
 ix taureaux au joug accouplés.

Sans assiéger les forts d’échelles inutiles,
es chaînes de leurs ponts je brise les anneaux.
Mieux qu’un bélier d’airain je bats leurs murs fragiles.
Je lutte corps à corps avec les tours des villes.
Pour combler les fossés, j’arrache les créneaux.

Oh ! quand mon tour viendra de suivre mes victimes,
Guerriers ! ne laissez pas ma dépouille au corbeau ;
Ensevelissez-moi parmi des monts sublimes,
Afin que l’étranger cherche en voyant leurs cimes
 Quelle montagne est mon tombeau !

Mars 1825.

À M. J. F.

BALLAE SIXIÈME. LA FIANCÉE U TIMBALIER.

ouce est la mort qui vient en bien aimant ! esportes. Sonnet.

« Monseigneur le duc de Bretagne
A, pour les combats meurtriers,
Convoqué de Nante à Mortagne,
ans la plaine et sur la montagne,
L’arrière-ban de ses guerriers.

« Ce sont des barons dont les armes
Ornent des forts ceints d’un fossé ;
es preux vieillis dans les alarmes,
es écuyers, des hommes d’armes ;
L’un d’entre eux est mon fiancé.

« Il est parti pour l’Aquitaine
Comme timbalier, et pourtant
On le prend pour un capitaine,
Rien qu’à voir sa mine hautaine,
Et son pourpoint, d’or éclatant !

« epuis ce jour, l’effroi m’agite.
J’ai dit, joignant son sort au mien :


— Ma patronne, sainte Brigitte,
Pour que jamais il ne le quitte,
Surveillez son ange gardien ! —

« J’ai dit à notre abbé : Messire,
Priez bien pour tous nos soldats !
Et, comme on sait qu’il le désire,
J’ai brûlé trois cierges de cire
Sur la châsse de saint Gildas.

« À Notre-ame de Lorette
J’ai promis, dans mon noir chagrin,
’attacher sur ma gorgerette,
Fermée à la vue indiscrète,
Les coquilles du pèlerin.

« Il n’a pu, par d’amoureux gages,
Absent, consoler mes foyers ;
Pour porter les tendres messages,
La vassale n’a point de pages,
Le vassal n’a pas d’écuyers.

« Il doit aujourd’hui de la guerre
Revenir avec monseigneur ;
Ce n’est plus un amant vulgaire ;
Je lève un front baissé naguère.
Et mon orgueil est du bonheur !

« Le duc triomphant nous rapporte
Son drapeau dans les camps froissé ;
Venez tous sous la vieille porte
Voir passer la brillante escorte,
Et le prince, et mon fiancé !

« Venez voir pour ce jour de fête
Son cheval caparaçonné,
Qui sous son poids hennit, s’arrête,


Et marche en secouant la tête,
e plumes rouges couronné !

« Mes sœurs, à vous parer si lentes,
Venez voir près de mon vainqueur
Ces timbales étincelantes
Qui sous sa main toujours tremblantes,
Sonnent, et font bondir le cœur !

« Venez surtout le voir lui-même
Sous le manteau que j’ai brodé.
Qu’il sera beau ! c’est lui que j’aime !
Il porte comme un diadème
Son casque, de crins inondé !

« L’Égyptienne sacrilège,
M’attirant derrière un pilier,
M’a dit hier (ieu nous protège !)
Qu’à la fanfare du cortège
Il manquerait un timbalier.

« Mais j’ai tant prié, que j’espère !
Quoique, me montrant de la main
Un sépulcre, son noir repaire,
La vieille aux regards de vipère
M’ait dit : — Je t’attends là demain !

« Volons ! plus de noires pensées !
Ce sont les tambours que j’entends.
Voici les dames entassées,
Les tentes de pourpre dressées,
Les fleurs, et les drapeaux flottants.

« Sur deux rangs le cortège ondoie :
’abord, les piquiers aux pas lourds ;
Puis, sous l’étendard qu’on déploie,
Les barons, en robe de soie,


Avec leurs toques de velours.

« Voici les chasubles des prêtres ;
Les hérauts sur un blanc coursier.
Tous, en souvenir des ancêtres,
Portent l’écusson de leurs maîtres,
Peint sur leur corselet d’acier.

« Admirez l’armure persane
es templiers, craints de l’enfer ;
Et, sous la longue pertuisane,
Les archers venus de Lausanne,
Vêtus de buffle, armés de fer.

« Le duc n’est pas loin : ses bannières
Flottent parmi les chevaliers ;
Quelques enseignes prisonnières,
Honteuses, passent les dernières…
Mes sœurs ! voici les timbaliers !… »

Elle dit, et sa vue errante
Plonge, hélas ! dans les rangs pressés ;
Puis, dans la foule indifférente,
Elle tomba, froide et mourante…
Les timbaliers étaient passés.

18 octobre 1825.

BALLAE SEPTIÈME. LA MÊLÉE.

Les armées s’ébranlent, le choc est terrible, les combattants sont terribles, les blessures sont terribles, la mêlée est terrible.
Gonzalo Berceo.
La Bataille de Simancas.

Pâtre, change de route. — Au pied de ces collines
Vois onduler deux rangs d’épaisses javelines ;
Vois ces deux bataillons l’un vers l’autre marchant ;
Au signal de leurs chefs que divise la haine,
Ils se sont pour combattre arrêtés dans la plaine.
Écoute ces clameurs… tu frémis : c’est leur chant !

« Accourez tous, oiseaux de proie,
Aigles, hiboux, vautours, corbeaux !
Volez ! volez tous pleins de joie
À ces champs comme à des tombeaux !
Que l’ennemi sous notre glaive
Tombe avec le jour qui s’achève !
Les psaumes du soir sont finis.
Le prêtre, qui suit leurs bannières,
Leur a dit leurs vêpres dernières,
Et le nôtre nous a bénis. »

Halbert, baron normand, Ronan, prince de Galles,
Vont mesurer ici leurs forces presque égales ;
Les normands sont adroits ; les gallois sont ardents.
Ceux-là viennent chargés d’une armure sonore ;
Ceux-ci font, pour couvrir leur front sauvage encore,
e la gueule des loups un casque armé de dents.

« Que nous fait la plainte des veuves,
Et de l’orphelin gémissant ?
emain nous laverons aux fleuves
Nos bras teints de fange et de sang.
Serrons nos rangs, brûlons nos tentes !
Que nos trompettes éclatantes
Glacent l’ennemi méprisé !
En vain leurs essaims se déroulent ;
Pour eux chaque sillon qu’ils foulent
Est un sépulcre tout creusé. »

Le signal est donné. — Parmi des flots de poudre,
Leurs pas courts et pressés roulent comme la foudre…
Comme deux chevaux noirs qui dévorent le frein,
Comme deux grands taureaux luttant dans les vallées,
Les deux masses de fer, à grand bruit ébranlées,
Brisent d’un même choc leur double front d’airain.

« Allons, guerriers ! la charge sonne !
Courez, frappez, c’est le moment !
Aux sons de la trompe saxonne,
Aux accords du clairon normand,
agues, hallebardes, épées,
Pertuisanes de sang trempées,
Haches, poignards à deux tranchants,
Parmi les cuirasses froissées,
Mêlez vos pointes hérissées,
Comme la ronce dans les champs ! »

Où donc est le soleil ? — Il luit dans la fumée
Comme un bouclier rouge en la forge enflammée.
ans des vapeurs de sang on voit briller le fer ;
La vallée au loin semble une fournaise ardente ;
On dirait qu’au milieu de la plaine grondante
S’est ouverte soudain la bouche de l’enfer.

« Le jeu des héros se prolonge,
Les rangs s’enfoncent dans les rangs,
Le pied des combattants se plonge
ans la blessure des mourants.
Avançons ! avançons ! courage !
Le fantassin mord avec rage
Le poitrail de fer du coursier ;
Les chevaux blanchissants frissonnent,
Et les masses d’armes résonnent
Sur leurs caparaçons d’acier. »

Noir chaos de coursiers, d’hommes, d’armes heurtées !
Les gallois, tout couverts de peaux ensanglantées,
Se roulent sur le dard des écus meurtriers ;
À mourir sur leurs morts obstinés et fidèles,
Ils semblent assiéger comme des citadelles
Les cavaliers normands sur leurs grands destriers.

« Que ceux qui brisent leur épée
Luttent des ongles et des dents,
S’ils veulent fuir la faim trompée
es loups autour de nous rôdants !
Point de prisonniers ! point d’esclaves !
S’il faut mourir, mourons en braves
Sur nos compagnons immolés.
Que demain le jour, s’il se lève,
Voie encor des tronçons de glaive
Étreints par nos bras mutilés !… »

Viens, berger : la nuit tombe, et plus de sang ruisselle ;


e coups plus furieux chaque armure étincelle ;
Les chevaux éperdus se dérobent au mors.
Viens, laissons achever cette lutte brûlante.
Ces hommes acharnés à leur tâche sanglante
Se reposeront tous demain, vainqueurs ou morts !

18-19 septembre 1825.

À M. LOUIS BOULANGER.

BALLAE HUITIÈME. LES EUX ARCHERS.

ames, oyez un conte lamentable. Baïf.

Écoutez l’étrange aventure… Émile eschamps.

Un feu vengeur s’alluma au milieu des rebelles,
La flamme dévora les impies.

Genèse.

C’était l’instant funèbre où la nuit est si sombre,
Qu’on tremble à chaque pas de réveiller dans l’ombre
Un démon, ivre encor du banquet des sabbats ;
Le moment où, liant à peine sa prière,
Le voyageur se hâte à travers la clairière ;
 C’était l’heure où l’on parle bas.

eux francs archers passaient au fond de la vallée,
Là-bas ! où vous voyez une tour isolée,
Qui, lorsqu’en Palestine allaient mourir nos rois,
Fut bâtie en trois nuits, au dire de nos pères,
Par un ermite saint qui remuait les pierres
 Avec le signe de la croix.

Tous deux, sans craindre l’heure, en ce lieu taciturne,
Allumèrent un feu pour leur repas nocturne ;


Puis ils vinrent s’asseoir, en déposant leur cor,
Sur un saint de granit, dont l’image grossière,
Les mains jointes, le front couché dans la poussière,
 Avait l’air de prier encor.

Cependant sur la tour, les monts, les bois antiques,
L’ardent foyer jetait des clartés fantastiques ;
Les hiboux s’effrayaient au fond des vieux manoirs ;
Et les chauves-souris, que tout sabbat réclame,
Volaient, et par moments épouvantaient la flamme
 e leur grande aile aux ongles noirs.

Le plus vieux des archers alors dit au plus jeune :
— Portes-tu le cilice ? — Observes-tu le jeûne ?
Reprit l’autre ; et leur rire accompagna leur voix.
’autres rires de loin tout à coup s’entendirent.
Le val était désert, l’ombre épaisse ; ils se dirent :
 — C’est l’écho qui rit dans les bois.

Soudain à leurs regards une lueur rampante
En bleuâtres sillons sur la hauteur serpente ;
Les deux blasphémateurs, hélas ! sans s’effrayer,
Jetèrent au brasier d’autres branches de chênes,
isant : — C’est, au miroir des cascades prochaines,
 Le reflet de notre foyer.

Or cet écho (d’effroi qu’ici chacun s’incline)
C’était Satan riant tout haut sur la colline !
Ce reflet, émané du corps de Lucifer,
C’était le pâle jour qu’il traîne en nos ténèbres,
Le rayon sulfureux qu’en des songes funèbres
 Il nous apporte de l’enfer !

Aux profanes éclats de leur coupable joie,
Il était accouru comme un loup vers sa proie ;
Sur les archers dans l’ombre erraient ses yeux ardents.
« Riez et blasphémez dans vos heures oisives.


Moi, je ferai passer vos bouches convulsives
 u rire au grincement de dents ! »

*
À l’aube du matin, un peu de cendre éteinte
’un pied large et fourchu portait l’étrange empreinte.
Le val fut tout le jour désert, silencieux.
Mais, au lieu du foyer, à minuit même, un pâtre
Vit soudain apparaître une flamme bleuâtre
 Qui ne montait pas vers les cieux.

ès qu’au sol attachée elle rampa livide,
e longs rires, soudain éclatant dans le vide.
Glacèrent le berger d’un grand effroi saisi.
Il ne vit point Satan et ceux de l’autre monde,
Et ne put concevoir, dans sa terreur profonde,
 Ce qu’ils souffraient pour rire ainsi !

ès lors, toutes les nuits, aux monts, aux bois antiques,
L’ardent foyer jeta ses clartés fantastiques ;
es rires effrayaient les hiboux des manoirs ;
Et les chauves-souris, que tout sabbat réclame,
Volaient, et par moments épouvantaient la flamme
 e leur grande aile aux ongles noirs.

Rien, avant le rayon de l’aube matinale,
Enfants, rien n’éteignait cette flamme infernale.
Si l’orage, à grands flots tombant, grondait dans l’air,
Les rires éclataient aussi haut que la foudre,
La flamme en tournoyant s’élançait de la poudre,
 Comme pour s’unir à l’éclair.

Mais enfin une nuit, vêtu du scapulaire,
Se leva du vieux saint le marbre séculaire ;
Il fit trois pas, armé de son rameau bénit ;


e l’effrayant prodige effrayant exorciste,
e ses lèvres de pierre il dit : « Que ieu m’assiste ! »
 En ouvrant ses bras de granit !

Alors tout s’éteignit, flammes, rires, phosphore,
Tout ! et le lendemain, on trouva dès l’aurore
Les deux gens d’armes morts sur la statue assis ;
On les ensevelit ; et, suivant sa promesse,
Le seigneur du hameau, pour fonder une messe,
 Légua trois deniers parisis.

*

Si quelque enseignement se cache en cette histoire,
Qu’importe ! il ne faut pas la juger, mais la croire.
La croire ! Qu’ai-je dit ? ces temps sont loin de nous !
Ce n’est plus qu’à demi qu’on se livre aux croyances.
Nul, dans notre âge aveugle et vain de ses sciences,
Ne sait plier les deux genoux !

Juillet 1825.

BALLAE NEUVIÈME. ÉCOUTE-MOI, MAELEINE.

Pource aimez-moy cependant qu’estes belle. Ronsard .

Écoute-moi, Madeleine !
L’hiver a quitté la plaine
Qu’hier il glaçait encor.
Viens dans ces bois d’où ma suite
Se retire, au loin conduite
Par les sons errants du cor.

Viens ! on dirait, Madeleine,
Que le printemps, dont l’haleine
onne aux roses leurs couleurs,
A, cette nuit, pour te plaire,
Secoué sur la bruyère
Sa robe pleine de fleurs.

Si j’étais, ô Madeleine,
L’agneau dont la blanche laine
Se démêle sous tes doigts !…
Si j’étais l’oiseau qui passe,
Et que poursuit dans l’espace
Un doux appel de ta voix !…

Si j’étais, ô Madeleine,
L’ermite de Tombelaine
ans son pieux tribunal,
Quand ta bouche à son oreille
e tes péchés de la veille
Livre l’aveu virginal !…

Si j’avais, ô Madeleine,
L’œil du nocturne phalène,
Lorsqu’au sommeil tu te rends,
Et que son aile indiscrète
e ta cellule secrète
Bat les vitraux transparents ;

Quand ton sein, ô Madeleine,
Sort du corset de baleine,
Libre enfin du velours noir ;
Quand, de peur de te voir nue,
Tu jettes, fille ingénue,
Ta robe sur ton miroir !

Si tu voulais, Madeleine,
Ta demeure serait pleine
e pages et de vassaux ;
Et ton splendide oratoire
éroberait sous la moire
La pierre de ses arceaux !

Si tu voulais, Madeleine,
Au lieu de la marjolaine
Qui pare ton chaperon,
Tu porterais la couronne
e comtesse ou de baronne,
ont la perle est le fleuron !

Si tu voulais, madeleine,


Je te ferais châtelaine ;
Je suis le comte Roger ;
Quitte pour moi ces chaumières,
À moins que tu ne préfères
Que je me fasse berger !

14 septembre 1825.

BALLAE IXIÈME. À UN PASSANT.

Au soleil couchant
Toi qui vas cherchant
 Fortune
Prends garde de choir ;
La terre, le soir
 Est brune.

L’océan trompeur
Couvre de vapeur
 La dune.
Vois, à l’horizon,
Aucune maison !
 Aucune !

Maint voleur te suit ;
La chose est, la nuit,
 Commune.
Les dames des bois
Nous gardent parfois
 Rancune

Elles vont errer ;
Crains d’en rencontrer
 Quelqu’une.
Les lutins de l’air
Vont danser au clair
 e lune.

La Chanson du fou.

Voyageur, qui, la nuit, sur le pavé sonore
e ton chien inquiet passes accompagné,
Après le jour brûlant, pourquoi marcher encore :
Où mènes-tu si tard ton cheval résigné ?

La nuit ! — Ne crains-tu pas d’entrevoir la stature
u brigand dont un sabre a chargé la ceinture,
Ou qu’un de ces vieux loups, près des routes rôdants,
Qui du fer des coursiers méprisent l’étincelle,
’un bond brusque et soudain s’attachant à ta selle,
Ne mêle à ton sang noir l’écume de ses dents ?

Ne crains-tu pas surtout qu’un follet à cette heure
N’allonge sous tes pas le chemin qui te leurre.
Et ne te fasse, hélas ! ainsi qu’aux anciens jours,
Rêvant quelque logis dont la vitre scintille


Et le faisan, doré par l’âtre qui pétille,
Marcher vers des clartés qui reculent toujours ?

Crains d’aborder la plaine où le sabbat s’assemble,
Où les démons hurlants viennent danser ensemble ;
Ces murs maudits par ieu, par Satan profanés,
Ce magique château dont l’enfer sait l’histoire,
Et qui, désert le jour, quand tombe la nuit noire,
Enflamme ses vitraux dans l’ombre illuminés !

Voyageur isolé, qui t’éloignes si vite,
e ton chien inquiet la nuit accompagné,
Après le jour brûlant, quand le repos t’invite,
Où mènes-tu si tard ton cheval résigné ?

22 octobre 1825.

À PAUL.

BALLAE ONZIÈME. LA CHASSE U BURGRAVE.

Un vieux faune en riait dans sa grotte sauvage. Segrais .

« aigne protéger notre chasse,
 Châsse
e monseigneur saint-Godefroi,
 Roi !

« Si tu fais ce que je désire,
 Sire,
Nous t’édifierons un tombeau,
 Beau ;

« Puis je te donne un cor d’ivoire,
 Voire
Un dais neuf à pans de velours,
 Lourds,

« Avec dix chandelles de cire,
 Sire !
onc, te prions à deux genoux,
 Nous,

« Nous qui, né de bons gentilshommes,
 Sommes
Le seigneur burgrave Alexis
 Six. »

Voilà ce que dit le burgrave,
 Grave,
Au tombeau de saint-Godefroi,
 Froid.

« Mon page, emplis mon escarcelle,
 Selle
Mon cheval de Calatrava ;
 Va !

« Piqueur, va convier le comte.
 Conte
Que ma meute aboie en mes cours.
 Cours !

« Archers, mes compagnons de fêtes,
 Faites
Votre épieu lisse et vos cornets
 Nets.

« Nous ferons ce soir une chère
 Chère ;
Vous n’y recevrez, maître-queux,
 Qu’eux.

« En chasse, amis ! je vous invite.
 Vite !
En chasse ! allons courre les cerfs,
 Serfs ! »

Il part, et madame Isabelle,
 Belle,
it gaiement du haut des remparts :
 « Pars ! »

Tous les chasseurs sont dans la plaine,
 Pleine
’ardents seigneurs, de sénéchaux
 Chauds.

Ce ne sont que baillis et prêtres,
 Reîtres
Qui savent traquer à pas lourds
 L’ours,

ames en brillants équipages,
 Pages,
Fauconniers, clercs, et peu bénins
 Nains.

En chasse ! — Le maître en personne
 Sonne.
Fuyez ! voici les paladins,
 aims.

Il n’est pour vous comte d’empire
 Pire
Que le vieux burgrave Alexis
 Six !

Fuyez ! — Mais un cerf dans l’espace
 Passe,
Et disparaît comme l’éclair.
 Clair !

« Taïaut les chiens, taïaut les hommes !
 Sommes
’argent et d’or paieront sa chair
 Cher !

« Mon château pour ce cerf ! — Marraine,
 Reine
es beaux sylphes et des follets
 Laids !

« onne-moi son bois pour trophée,
 Fée !
Mère du brave, et du chasseur
 Sœur !

« Tout ce qu’un prêtre à sa madone
 onne,
Moi, je te le promets ici,
 Si

« Notre main, ta serve et sujette,
 Jette
Ce beau cerf qui s’enfuit là-bas
 Bas ! »

u Chasseur Noir craignant l’injure,
 Jure
Le vieux burgrave haletant,
 Tant

Que déjà sa meute qui jappe
 Happe,
Et fête le pauvre animal
 Mal.

Il fuit. La bande malévole
 Vole
Sur sa trace, et par le plus court
 Court.

Adieu clos, plaines diaprées,
 Prées,
Vergers fleuris, jardins sablés,
 Blés !

Le cerf, s’échappant de plus belle,
 Bêle ;
Un bois à sa course est ouvert,
 Vert.

Il entend venir sur ses traces
 Races
e chiens dont vous seriez jaloux,
 Loups ;

Piqueurs, ardentes haquenées,
 Nées
e ces étalons aux longs crins
 Craints,

Leurs flancs, que de blancs harnois ceignent,
 Saignent
es coups fréquents des éperons
 Prompts.

Le cerf, que le son de la trompe
 Trompe,
Se jette dans les bois épais…
 Paix !

Hélas, en vain !… la meute cherche,
 Cherche,
Et là tu retentis encor,
 Cor !

Où fuir ? dans le lac ! Il s’y plonge,
 Longe
Le bord où maint buisson rampant
 Pend.

Ah ! dans les eaux du lac agreste
 Reste !
Hélas ! pauvre cerf aux abois,
 Bois !

Contre toi la fanfare ameute
 Meute,
Et veneurs sonnant du hautbois…
 Bois !

Les archers sournois qui t’attendent
 Tendent
Leurs arcs dans l’épaisseur du bois !…
 Bois !

Ils sont avides de carnage ;
 Nage !
C’est ton seul espoir désormais ;
 Mais

L’essaim, que sa chair palpitante
 Tente,
Après lui dans le lac profond
 Fond.

Il sort ! — Plus d’espoir qui te leurre !
 L’heure
Vient où pour toi tout est fini.
 Ni

Tes pieds vifs, ni Saint Marc de Leyde,
 L’aide
u cerf qu’un chien, à demi mort,
 Mord,

Ne te sauveront des morsures
 Sûres
es limiers ardents de courroux,
 Roux.

Vois ces chiens qu’un serf bas et lâche
 Lâche,
Vois les épieux à férir prêts,
 Près !

Meurs donc ! la fanfare méchante
 Chante
Ta chute au milieu des clameurs.
 Meurs !

Et ce soir, sur les délectables
 Tables,
Tu feras un excellent mets ;
 Mais

On t’a vengé. — Fille d’Autriche
 Triche
Quand l’hymen lui donne un barbon
 Bon.

Or, sans son hôte le bon comte
 Compte.
Il revient, quoique fatigué,
 Gai.

Et, tandis que ton sang ruisselle,
 Celle
Qu’épousa le comte Alexis
 Six,

Sur le front ride du burgrave
 Grave,
Pauvre cerf, des rameaux aussi ;
 Si

Qu’au burg vous rentrez à la brune,
 Brune,
Après un jour si hasardeux,
 eux !

Janvier 1828.

BALLAE OUZIÈME. LE PAS ’ARMES U ROI JEAN.

Plus de six cents lances y furent brisées ; on se battit à pied et à cheval, à la barrière, à coups d’épée et de pique, où partout les tenants et les assaillants ne firent rien qui ne répondît à la haute estime qu’ils s’étaient déjà acquise ; ce qui fit éclater ces tournois doublement. Enfin, au dernier, un gentilhomme nommé de Fontaines, beau-frère de Chandiou, grand prévôt des maréchaux, fut blessé à mort ; et au second encore, Saint-Aubin, autre gentilhomme, fut tué d’un coup de lance.
Ancienne chronique.

Çà, qu’on selle,
Écuyer,
Mon fidèle
estrier.
Mon cœur ploie
Sous la joie,
Quand je broie
L’étrier.

Par saint-Gille,
Viens-nous-en,
Mon agile
Alezan ;
Viens, écoute,
Par la route,
Voir la joute
u roi Jean.

Qu’un gros carme
Chartrier
Ait pour arme
L’encrier ;
Qu’une fille,
Sous la grille,
S’égosille
À prier ;

Nous qui sommes,
e par ieu,
Gentilshommes
e haut lieu,
Il faut faire
Bruit sur terre,
Et la guerre
N’est qu’un jeu.

Ma vieille âme
Enrageait ;
Car ma lame,
Que rongeait
Cette rouille
Qui la souille,
En quenouille
Se changeait.

Cette ville,
Aux longs cris,
Qui profile
Son front gris,
es toits frêles,
Cent tourelles,
Clochers grêles,
C’est Paris !

Quelle foule,
Par mon sceau !
Qui s’écoule
En ruisseau,
Et se rue,
Incongrue,
Par la rue
Saint-Marceau.

Notre-ame !
Que c’est beau !
Sur mon âme
e corbeau,
Voudrais être
Clerc ou prêtre
Pour y mettre
Mon tombeau !

Les quadrilles,
Les chansons
Mêlent filles
Aux garçons.
Quelles fêtes !
Que de têtes
Sur les faîtes
es maisons !

Un maroufle,
Mis à neuf,
Joue et souffle
Comme un bœuf
Une marche
e Luzarche
Sur chaque arche
u Pont-Neuf.

Le vieux Louvre !
Large et lourd,
Il ne s’ouvre
Qu’au grand jour,
Emprisonne
La couronne,
Et bourdonne
ans sa tour.

Los aux dames !
Au roi los !
Vois les flammes
u champ clos,
Où la foule,
Qui s’écroule,
Hurle et roule
À grands flots.

Sans attendre,
Çà, piquons !
L’œil bien tendre,
Attaquons
e nos selles
Les donzelles,
Roses, belles,
Aux balcons.

Saulx-Tavane
Le ribaud
Se pavane,
Et Chabot
Qui ferraille,
Bossu, raille
Mons Fontraille
Le pied-bot.

Là-bas, Serge
Qui fit vœu
’aller vierge
Au saint lieu ;
Là, Lothaire,
uc sans terre ;
Sauveterre,
iable et dieu.

Le vidame
e Conflans
Suit sa dame
À pas lents,
Et plus d’une
S’importune
e la brune
Aux bras blancs.

Là-haut brille,
Sur ce mur,
Yseult, fille
Au front pur ;
Là-bas, seules,
Force aïeules
Portant gueules
Sur azur.

ans la lice,
Vois encor
Berthe, Alice,
Léonor,
ame Irène,
Ta marraine,
Et la reine
Toute en or.

ame Irène
Parle ainsi :
« Quoi ! la reine
Triste ici ! »
Son altesse
it : « Comtesse,
J’ai tristesse
Et souci. »

On commence.
Le beffroi !
Coups de lance,
Cris d’effroi !
On se forge,
On s’égorge,
Par saint-George !
Par le roi !

La cohue,
Flot de fer,
Frappe, hue,
Remplit l’air.
Et, profonde,
Tourne et gronde,
Comme une onde
Sur la mer.

ans la plaine
Un éclair
Se promène
Vaste et clair ;
Quels mélanges !
Sang et franges !
Plaisirs d’anges !
Bruit d’enfer !

Sus, ma bête,
e façon
Que je fête
Ce grison !
Je te baille
Pour ripaille
Plus de paille,
Plus de son,

Qu’un gros frère,
Gai, friand,
Ne peut faire,
Mendiant
Par les places
Où tu passes,
e grimaces
En priant !

ans l’orage,
Lys courbé,
Un beau page
Est tombé.
Il se pâme,
Il rend l’âme ;
Il réclame
Un abbé.

La fanfare
Aux sons d’or,
Qui t’effare,
Sonne encor
Pour sa chute ;
Triste lutte
e la flûte
Et du cor !

Moines, vierges,
Porteront
e grands cierges
Sur son front ;
Et, dans l’ombre
u lieu sombre,
eux yeux d’ombre
Pleureront.

Car madame
Isabeau
Suit son âme
Au tombeau.
Que d’alarmes !
Que de larmes !…
Un pas d’armes,
C’est très beau !

Çà, mon frère,
Viens, rentrons
ans notre aire
e barons.
Va plus vite,
Car au gîte
Qui t’invite,
Trouverons,

Toi, l’avoine
u matin,
Moi, le moine
Augustin,
Ce saint homme
Suivant Rome,
Qui m’assomme
e latin,

Et rédige
En romain
Tout prodige
e ma main,
Qu’à ma charge
Il émarge
Sur un large
Parchemin.

Un vrai sire
Châtelain
Laisse écrire
Le vilain ;
Sa main digne,
Quand il signe,
Égratigne
Le vélin.

24-26 juin 1828

À M. LOUIS BOULANGER.

BALLAE TREIZIÈME. LA LÉGENE E LA NONNE.

Acobose vuestro bien,
Y vuestros males no acaban.

Reproches al rey Rodrigo.

Venez, vous dont l’œil étincelle,
Pour entendre une histoire encor,
Approchez : je vous dirai celle
e doña Padilla del Flor.
Elle était d’Alanje, où s’entassent
Les collines et les halliers. —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

Il est des filles à Grenade,
Il en est à Séville aussi,
Qui, pour la moindre sérénade,
À l’amour demandent merci ;
Il en est que d’abord embrassent,
Le soir, les hardis cavaliers. —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

Ce n’est pas sur ce ton frivole
Qu’il faut parler de Padilla,


Car jamais prunelle espagnole
’un feu plus chaste ne brilla ;
Elle fuyait ceux qui pourchassent
Les filles sous les peupliers. —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

Rien ne touchait ce cœur farouche,
Ni doux soins, ni propos joyeux ;
Pour un mot d’une belle bouche,
Pour un signe de deux beaux yeux,
On sait qu’il n’est rien que ne fassent
Les seigneurs et les bacheliers. —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

Elle prit le voile à Tolède,
Au grand soupir des gens du lieu,
Comme si, quand on n’est pas laide,
On avait droit d’épouser ieu.
Peu s’en fallut que ne pleurassent
Les soudards et les écoliers. —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

Mais elle disait : « Loin du monde,
Vivre et prier pour les méchants !
Quel bonheur ! quelle paix profonde
ans la prière et dans les chants !
Là, si les démons nous menacent,
Les anges sont nos boucliers ! » —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

Or, la belle à peine cloîtrée,
Amour dans son cœur s’installa.
Un fier brigand de la contrée


Vint alors et dit : Me voilà !
Quelquefois les brigands surpassent
En audace les chevaliers. —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

Il était laid ; des traits austères,
La main plus rude que le gant ;
Mais l’amour a bien des mystères,
Et la nonne aima le brigand.
On voit des biches qui remplacent
Leurs beaux cerfs par des sangliers. —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

Pour franchir la sainte limite,
Pour approcher du saint couvent,
Souvent le brigand d’un ermite
Prenait le cilice, et souvent
La cotte de maille où s’enchâssent
Les croix noires des templiers. —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

La nonne osa, dit la chronique,
Au brigand par l’enfer conduit,
Aux pieds de sainte Véronique
onner un rendez-vous la nuit,
À l’heure où les corbeaux croassent,
Volant dans l’ombre par milliers. —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

Padilla voulait, anathème !
Oubliant sa vie en un jour,
Se livrer, dans l’église même,
Sainte à l’enfer, vierge à l’amour,


Jusqu’à l’heure pâle où s’effacent
Les cierges sur les chandeliers. —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

Or quand, dans la nef descendue,
La nonne appela le bandit,
Au lieu de la voix attendue,
C’est la foudre qui répondit.
ieu voulut que ses coups frappassent
Les amants par Satan liés. —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

Aujourd’hui, des fureurs divines
Le pâtre enflammant ses récits,
Vous montre au penchant des ravines
Quelques tronçons de murs noircis,
eux clochers que les ans crevassent,
ont l’abri tuerait ses béliers. —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

Quand la nuit, du cloître gothique
Brunissant les portails béants,
Change à l’horizon fantastique
Les deux clochers en deux géants ;
À l’heure où les corbeaux croassent,
Volant dans l’ombre par milliers… —
Enfants, voici des bœufs qui passent.
Cachez vos rouges tabliers !

Une nonne, avec une lampe,
Sort d’une cellule à minuit ;
Le long des murs le spectre rampe,
Un autre fantôme le suit ;
es chaînes sur leurs pieds s’amassent,


e lourds carcans sont leurs colliers. —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

La lampe vient, s’éclipse, brille,
Sous les arceaux court se cacher,
Puis tremble derrière une grille,
Puis scintille au bout d’un clocher ;
Et ses rayons dans l’ombre tracent
es fantômes multipliés. —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

Les deux spectres qu’un feu dévore,
Traînant leur suaire en lambeaux,
Se cherchent pour s’unir encore,
En trébuchant sur des tombeaux ;
Leurs pas aveugles s’embarrassent
ans les marches des escaliers. —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

Mais ce sont des escaliers fées,
Qui sous eux s’embrouillent toujours ;
L’un est aux caves étouffées,
Quand l’autre marche au front des tours ;
Sous leurs pieds, sans fin se déplacent
Les étages et les paliers. —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

Élevant leurs voix sépulcrales,
Se cherchant les bras étendus,
Ils vont… Les magiques spirales
Mêlent leurs pas toujours perdus ;
Ils s’épuisent et se harassent
En détours, sans cesse oubliés. —


Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

La pluie alors, à larges gouttes,
Bat les vitraux frêles et froids ;
Le vent siffle aux brèches des voûtes ;
Une plainte sort des beffrois ;
On entend des soupirs qui glacent,
es rires d’esprits familiers. —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

Une voix faible, une voix haute,
isent : « Quand finiront les jours ?
Ah ! nous souffrons par notre faute ;
Mais l’éternité, c’est toujours !
Là, les mains des heures se lassent
À retourner les sabliers… » —
Enfants, voici des bœufs qui passent.
Cachez vos rouges tabliers !

L’enfer, hélas ! ne peut s’éteindre.
Toutes les nuits, dans ce manoir,
Se cherchent sans jamais s’atteindre
Une ombre blanche, un spectre noir,
Jusqu’à l’heure pâle où s’effacent
Les cierges sur les chandeliers. —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

Si, tremblant à ces bruits étranges,
Quelque nocturne voyageur
En se signant demande aux anges
Sur qui sévit le ieu vengeur,
es serpents de feu qui s’enlacent
Tracent deux noms sur les piliers. —


Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

Cette histoire de la novice,
Saint Ildefonse, abbé, voulut
Qu’afin de préserver du vice
Les vierges qui font leur salut,
Les prieures la racontassent
ans tous les couvents réguliers. —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

Avril 1828.

À M. CHARLES N.

BALLAE QUATORZIÈME. LA RONE U SABBAT.

Hic chorus ingenus
… Colit orgia.

Avienus.

N’est-ce pas comme une légion de squelettes sortant horribles de leurs tombeaux ? Alph. Rabbe.

La lune qui les voit venir
 En est toute confuse.
Sa lueur prête à se ternir
 À ses yeux se refuse.
Et son visage à cet abord
Sent comme une espèce de mort.

Saint-Amand.

Voyez devant les murs de ce noir monastère
La lune se voiler, comme pour un mystère !
L’esprit de minuit passe, et, répandant l’effroi,
ouze fois se balance au battant du beffroi.
Le bruit ébranle l’air, roule, et longtemps encore
Gronde, comme enfermé sous la cloche sonore.
Le silence retombe avec l’ombre… Écoutez !
Qui pousse ces clameurs ? qui jette ces clartés ?
ieu ! les voûtes, les tours, les portes découpées,
’un long réseau de feu semblent enveloppées.


Et l’on entend l’eau sainte, où trempe un buis bénit,
Bouillonner à grands flots dans l’urne de granit !
À nos patrons du ciel recommandons nos âmes !
Parmi les rayons bleus, parmi les rouges flammes,
Avec des cris, des chants, des soupirs, des abois,
Voilà que de partout, des eaux, des monts, des bois,
Les larves, les dragons, les vampires, les gnômes,
es monstres dont l’enfer rêve seul les fantômes,
La sorcière, échappée aux sépulcres déserts,
Volant sur le bouleau qui siffle dans les airs,
Les nécromants, parés de tiares mystiques
Où brillent flamboyants les mots cabalistiques,
Et les graves démons, et les lutins rusés,
Tous, par les toits rompus, par les portails brisés,
Par les vitraux détruits que mille éclairs sillonnent,
Entrent dans le vieux cloître où leurs flots tourbillonnent.
ebout au milieu d’eux, leur prince Lucifer
Cache un front de taureau sous la mître de fer ;
La chasuble a voilé son aile diaphane,
Et sur l’autel croulant il pose un pied profane.
Ô terreur ! Les voilà qui chantent dans ce lieu
Où veille incessamment l’œil éternel de ieu.
Les mains cherchent les mains… Soudain la ronde immense,
Comme un ouragan sombre, en tournoyant commence.
À l’œil qui n’en pourrait embrasser le contour,
Chaque hideux convive apparaît à son tour ;
On croirait voir l’enfer tourner dans les ténèbres
Son zodiaque affreux, plein de signes funèbres.
Tous volent, dans le cercle emportes à la fois.
Satan règle du pied les éclats de leur voix ;
Et leurs pas, ébranlant les arches colossales,
Troublent les morts couchés sous le pavé des salles.

« Mêlons-nous sans choix !
Tandis que la foule


Autour de lui roule,
Satan, joyeux, foule
L’autel et la croix.
L’heure est solennelle.
La flamme éternelle
Semble, sur son aile,
La pourpre des rois ! »

Et leurs pas, ébranlant les arches colossales,
Troublent les morts couches sous le pavé des salles.

« Oui, nous triomphons !
Venez, sœurs et frères,
e cent points contraires ;
es lieux funéraires,
es antres profonds.
L’enfer vous escorte ;
Venez en cohorte
Sur des chars qu’emporte
Le vol des griffons ! »

Et leurs pas, ébranlant les arches colossales,
Troublent les morts couches sous le pavé des salles.

« Venez sans remords,
Nains aux pieds de chèvre,
Goules, dont la lèvre
Jamais ne se sèvre
u sang noir des morts !
Femmes infernales,
Accourez rivales !
Pressez vos cavales
Qui n’ont point de mors ! »

Et leurs pas, ébranlant les arches colossales,
Troublent les morts couches sous le pavé des salles.

« Juifs, par ieu frappés,
Zingaris, bohêmes,
Chargés d’anathèmes,
Follets, spectres blêmes
La nuit échappés,
Glissez sur la brise,
Montez sur la frise
u mur qui se brise,
Volez, ou rampez ! »

Et leurs pas, ébranlant les arches colossales,
Troublent les morts couches sous le pavé des salles.

« Venez, boucs méchants,
Psylles aux corps grêles,
Aspioles frêles,
Comme un flot de grêles,
Fondre dans ces champs !
Plus de discordance !
Venez en cadence
Élargir la danse,
Répéter les chants ! »

Et leurs pas, ébranlant les arches colossales,
Troublent les morts couches sous le pavé des salles.

« Qu’en ce beau moment
Les clercs en magie
Brillent dans l’orgie
Leur barbe rougie
’un sang tout fumant ;
Que chacun envoie
Au feu quelque proie.
Et sous ses dents broie
Un pâle ossement ! »

Et leurs pas, ébranlant les arches colossales,
Troublent les morts couches sous le pavé des salles.

« Riant au saint lieu,
’une voix hardie,
Satan parodie
Quelque psalmodie
Selon saint Matthieu ;
Et dans la chapelle
Où son roi l’appelle,
Un démon épèle
Le livre de ieu ! »

Et leurs pas, ébranlant les arches colossales,
Troublent les morts couches sous le pavé des salles.

« Sorti des tombeaux.
Que dans chaque stalle
Un faux moine étale
La robe fatale
Qui brûle ses os,
Et qu’un noir lévite
Attache bien vite
La flamme maudite
Aux sacrés flambeaux ! »

Et leurs pas, ébranlant les arches colossales,
Troublent les morts couches sous le pavé des salles.

« Satan vous verra !
e vos mains grossières,
Parmi des poussières,
Écrivez, sorcières :
Abracadabra !
Volez, oiseaux fauves,


ont les ailes chauves
Aux ciels des alcôves
Suspendent Smarra ! »

Et leurs pas, ébranlant les arches colossales,
Troublent les morts couches sous le pavé des salles.

« Voici le signal ! —
L’enfer nous réclame ;
Puisse un jour toute âme
N’avoir d’autre flamme
Que son noir fanal !
Puisse notre ronde,
ans l’ombre profonde,
Enfermer le monde
’un cercle infernal ! »

L’aube pâle a blanchi les arches colossales.
Il fuit, l’essaim confus des démons dispersés !
Et les morts, rendormis sous le pavé des salles,
Sur leurs chevets poudreux posent leurs fronts glacés.

Octobre 1825.

BALLAE QUINZIÈME. LA FÉE ET LA PÉRI.

Leur ombre vagabonde, à travers le feuillage,
Frémira ; sur les vents ou sur quelque nuage,
Tu les verras descendre ; ou, du sein de la mer
S’élevant comme un songe, étinceler dans l’air ;
Et leur voix, toujours tendre et doucement plaintive,
Caresser en fuyant ton oreille attentive.

André Chénier.
Enfants ! si vous mouriez, gardez bien qu’un esprit
e la route des cieux ne détourne votre âme !
Voici ce qu’autrefois un vieux sage m’apprit : —
Quelques démons, sauvés de l’éternelle flamme,
Rebelles moins pervers que l’Archange proscrit,
Sur la terre, où le feu, l’onde ou l’air les réclame,
Attendent, exilés, le jour de Jésus-Christ.
Il en est qui, bannis des célestes phalanges,
Ont de si douces voix qu’on les prend pour des anges.
Craignez-les : pour mille ans exclus du paradis,
Ils vous entraîneraient, enfants, au purgatoire ! —
Ne me demandez pas d’où me vient cette histoire ;
Nos pères l’ont contée ; et moi, je la redis.

II
la péri .
Où vas-tu donc, jeune âme ?… Écoute !
Mon palais pour toi veut s’ouvrir.
Suis-moi, des cieux quitte la route ;
Hélas ! tu t’y perdrais sans doute,
Nouveau-né, qui viens de mourir !

Tu pourras jouer à toute heure
ans mes beaux jardins aux fruits d’or ;
Et de ma riante demeure
Tu verras ta mère qui pleure
Près de ton berceau, tiède encor.

es Péris je suis la plus belle ;
Mes sœurs règnent où naît le jour ;
Je brille en leur troupe immortelle,
Comme entre les fleurs brille celle
Que l’on cueille en rêvant d’amour.

Mon front porte un turban de soie ;
Mes bras de rubis sont couverts ;
Quand mon vol ardent se déploie,
L’aile de pourpre qui tournoie
Roule trois yeux de flamme ouverts.

Plus blanc qu’une lointaine voile,
Mon corps n’en a point la pâleur ;
En quelque lieu qu’il se dévoile,
Il l’éclaire comme une étoile,
Il l’embaume comme une fleur.

la fée.
Viens, bel enfant ! je suis la Fée.
Je règne aux bords où le soleil
Au sein de l’onde réchauffée
Se plonge, éclatant et vermeil.
Les peuples d’Occident m’adorent :
Les vapeurs de leur ciel se dorent,
Lorsque je passe en les touchant ;
Reine des ombres léthargiques,
Je bâtis mes palais magiques
ans les nuages du couchant.

Mon aile bleue est diaphane ;
L’essaim des Sylphes enchantés
Croit voir sur mon dos, quand je plane,
Frémir deux rayons argentés.
Ma main luit, rose et transparente ;
Mon souffle est la brise odorante
Qui, le soir, erre dans les champs ;
Ma chevelure est radieuse,
Et ma bouche mélodieuse
Mêle un sourire à tous ses chants.

J’ai des grottes de coquillages ;
J’ai des tentes de rameaux verts ;
C’est moi que bercent les feuillages,
Moi que berce le flot des mers.
Si tu me suis, ombre ingénue,
Je puis t’apprendre où va la nue,
Te montrer d’où viennent les eaux ;
Viens, sois ma compagne nouvelle,
Si tu veux que je te révèle
Ce que dit la voix des oiseaux.


la péri .
Ma sphère est l’Orient, région éclatante,
Où le soleil est beau comme un roi dans sa tente !
Son disque s’y promène en un ciel toujours pur.
Ainsi, portant l’émir d’une riche contrée,
 Aux sons de la flûte sacrée,
Vogue un navire d’or sur une mer d’azur.

Tous les dons ont comblé la zone orientale.
ans tout autre climat, par une loi fatale,
Près des fruits savoureux croissent les fruits amers ;
Mais ieu, qui pour l’Asie a des yeux moins austères,
 Y donne plus de fleurs aux terres,
Plus d’étoiles aux cieux, plus de perles aux mers.

Mon royaume s’étend depuis ces catacombes
Qui paraissent des monts et ne sont que des tombes,
Jusqu’à ce mur qu’un peuple ose en vain assiéger,
Qui, tel qu’une ceinture où le Cathay respire,
 Environnant tout un empire,
Garde dans l’univers comme un monde étranger.

J’ai de vastes cités qu’en tous lieux on admire :
Lahore aux champs fleuris ; Golconde ; Cachemire ;
La guerrière amas ; la royale Ispahan ;
Bagdad, que ses remparts couvrent comme une armure ;
 Alep, dont l’immense murmure
Semble au pâtre lointain le bruit d’un océan.

Mysore est sur son trône une reine placée ;
Médine aux mille tours, d’aiguilles hérissée,


Avec ses flèches d’or, ses kiosques brillants,
Est comme un bataillon, arrêté dans les plaines,
 Qui, parmi ses tentes hautaines,
Élève une forêt de dards étincelants.

On dirait qu’au désert, Thèbes, debout encore,
Attend son peuple entier, absent depuis l’aurore.
Madras a deux cités dans ses larges contours.
Plus loin brille elhy, la ville sans rivales,
 Et sous ses portes triomphales
ouze éléphants de front passent avec leurs tours.

Bel enfant ! viens errer, parmi tant de merveilles,
Sur ces toits pleins de fleurs ainsi que des corbeilles,
ans le camp vagabond des arabes ligués.
Viens ; nous verrons danser les jeunes bayadères,
 Le soir, lorsque les dromadaires
Près du puits du désert s’arrêtent fatigués.

Là, sous de verts figuiers, sous d’épais sycomores,
Luit le dôme d’étain du minaret des maures ;
La pagode de nacre au toit rose et changeant ;
La tour de porcelaine aux clochettes dorées ;
 Et, dans les jonques azurées,
Le palanquin de pourpre aux longs rideaux d’argent.

J’écarterai pour toi les rameaux du platane
Qui voile dans son bain la rêveuse sultane ;
Viens, nous rassurerons contre un ingrat oubli
La vierge qui, timide, ouvrant la nuit sa porte,
 Écoute si le vent lui porte
La voix qu’elle préfère au chant du bengali.

L’Orient fut jadis le paradis du monde.
Un printemps éternel de ses roses l’inonde,
Et ce vaste hémisphère est un riant jardin.
Toujours autour de nous sourit la douce joie ;


 Toi qui gémis, suis notre voie,
Que t’importe le ciel, quand je t’ouvre l’eden ?

la fée.
L’Occident nébuleux est ma patrie heureuse.
Là, variant dans l’air sa forme vaporeuse,
Fuit la blanche nuée, — et de loin, bien souvent,
Le mortel isolé qui, radieux ou sombre,
 Poursuit un songe ou pleure une ombre,
 Assis, la contemple en rêvant !

Car il est des douceurs pour les âmes blessées
ans les brumes du lac sur nos bois balancées,
ans nos monts où l’hiver semble à jamais s’asseoir,
ans l’étoile, pareille à l’espoir solitaire,
 Qui vient, quand le jour fuit la terre,
 Mêler son orient au soir.

Nos cieux voilés plairont à ta douleur amère,
Enfant que ieu retire et qui pleures ta mère !
Viens, l’écho des vallons, les soupirs du ruisseau,
Et la voix des forêts au bruit des vents unie,
 Te rendront la vague harmonie
 Qui t’endormait dans ton berceau.

Crains des bleus horizons le cercle monotone.
Les brouillards, les vapeurs, le nuage qui tonne,
Tempèrent le soleil dans nos cieux parvenu ;
Et l’œil voit au loin fuir leurs lignes nébuleuses,
 Comme des flottes merveilleuses
 Qui viennent d’un monde inconnu.

C’est pour moi que les vents font, sur nos mers bruyantes,
Tournoyer l’air et l’onde en trombes foudroyantes ;
La tempête à mes chants suspend son vol fatal ;
L’arc-en-ciel pour mes pieds, qu’un or fluide arrose,


 Comme un pont de nacre, se pose
 Sur les cascades de cristal.

u moresque Alhambra j’ai les frêles portiques ;
J’ai la grotte enchantée aux piliers basaltiques,
Où la mer de Staffa brise un flot inégal ;
Et j’aide le pêcheur, roi des vagues brumeuses,
 À bâtir ses huttes fumeuses
 Sur les vieux palais de Fingal.

Épouvantant les nuits d’une trompeuse aurore,
Là, souvent à ma voix un rouge météore
Croise en voûte de feu ses gerbes dans les airs ;
Et le chasseur, debout sur la roche pendante,
 Croit voir une comète ardente
 Baignant ses flammes dans les mers.

Viens, jeune âme, avec moi, de mes sœurs obéie,
Peupler de gais follets la morose abbaye ;
Mes nains et mes géants te suivront à ma voix ;
Viens, troublant de ton cor les monts inaccessibles,
 Guider ces meutes invisibles
 Qui, la nuit, chassent dans nos bois.

Tu verras les barons, sous leurs tours féodales,
e l’humble pèlerin détachant les sandales ;
Et les sombres créneaux d’écussons décorés ;
Et la dame tout bas priant, pour un beau page,
 Quelque mystérieuse image
 Peinte sur des vitraux dorés.

C’est nous qui, visitant les gothiques églises.
Ouvrons leur nef sonore au murmure des brises ;
Quand la lune du tremble argente les rameaux,
Le pâtre voit dans l’air, avec des chants mystiques,
 Folâtrer nos chœurs fantastiques
 Autour du clocher des hameaux.

e quels enchantements l’Occident se décore ! —
Viens, le ciel est bien loin, ton aile est faible encore !
Oublie en notre empire un voyage fatal.
Un charme s’y révèle aux lieux les plus sauvages ;
 Et l’étranger dit nos rivages
 Plus doux que le pays natal !
Et l’enfant hésitait, et déjà moins rebelle
Écoutait des esprits l’appel fallacieux ;
La terre qu’il fuyait semblait pourtant si belle !
Soudain il disparut à leur vue infidèle…
 Il avait entrevu les cieux !

Juillet 1824.

↑ Préface de l’édition originale parue sous le titre : Odes et Poésies diverses . ( Note de l’éditeur. )

↑ Voici, dans l’ordre de l’édition de 1822, les titres de ces odes :
II. La Vendée . — VI. La mort du duc de Berry . — VII. La naissance du duc de Bordeaux . — VIII. Le baptême du duc de Bordeaux . — XV. Le Génie ( Note de l’éditeur .)

↑ On retrouvait en tête de la deuxième édition, publiée, en 1823, sous le titre : Odes , la préface de l’édition originale citée entre guillemets et suivie du texte que nous donnons ici. ( Note de l’éditeur .)

↑ Les onze premières odes de l’édition de 1823 traitent de sujets historiques, ( Note de l’éditeur. )

↑ Les derniers Bardes. — Idylle (publiée ici sous son titre primitif : Les deux âges. — Raymond d’Ascoli (Le jeune banni) . — On trouvera à l’appendice, p. 435, 486 et 492, ces trois poëmes. ( Note de l’éditeur .)

↑ Édition originale des Nouvelles Odes. ( Note de l’éditeur .)

↑ Voyez la note placée en tête du premier volume d’ Odes , à partir de la deuxième édition. ( Note de l’édition de 1824. )

↑ e l’Allemagne (Note de l’édition de 1824.)

↑ Il est inutile de déclarer que cette expression est employée ici dans son étendue. (Note de l’édition de 1824.)

↑ Les personnes de bonne foi comprendront aisément pourquoi nous citons ici fréquemment le nom de Boileau. Les fautes de goût, dans un homme d’un goût aussi pur, ont quelque chose de frappant qui les rend d’un utile exemple. Il faut que l’absence de vérité soit bien contraire à la poésie, puisqu’elle dépare même les vers de Boileau. Quant aux critiques malveillants qui voudraient voir dans ces citations un manque de respect à un grand nom, ils sauront que nul ne pousse plus loin que l’auteur de ce livre l’estime pour cet excellent esprit. Boileau partage avec notre Racine le mérite d’avoir fixé la langue française, ce qui suffirait pour prouver que lui aussi avait un génie créateur . ( Note de l’édition de 1824 .)

↑ Insistons sur ce point afin d’ôter tout prétexte aux mal-voyans . S’il est utile et parfois nécessaire de rajeunir quelques tournures usées, de renouveler quelques vieilles expressions, et peut-être d’essayer encore d’embellir notre versification par la plénitude du mètre et la pureté de la rime, on ne saurait trop répéter que, là, doit s’arrêter l’esprit de perfectionnement. Toute innovation contraire à la nature de notre prosodie et au génie de notre langue doit être signalée comme un attentat aux premiers principes du goût. Après une si franche déclaration, il sera sans doute permis de faire observer ici aux hyper-critiques que le vrai talent regarde avec raison les règles comme la limite qu’il ne faut jamais franchir, et non comme le sentier qu’il faut toujours suivre. Elles rappellent incessamment la pensée vers un centre unique, le beau ; mais elles ne la circonscrivent pas. Les règles sont en littérature ce que sont les lois en morale : elles ne peuvent tout prévoir. Un homme ne sera jamais réputé vertueux, parce qu’il aura borne sa conduite à l’observance du Code. Un poëte ne sera jamais réputé grand, parce qu’il se sera contenté d’écrire suivant les règles. La morale ne résulte pas des lois, de la religion et de la vertu. La littérature ne vit pas seulement par le goût ; il faut qu’elle soit vivifiée par la poésie et fécondée par le génie. ( Note de l’édition de 1824 .)

↑ C’est en tête de ce troisième volume, qui peut être considéré comme l’édition originale des Ballades , qu’est placée cette préface. Il n’y a pas en réalité d’édition nouvelle en 1826. Le premier volume de la troisième édition des Odes a paru en 1825, le deuxième en 1827 ; le dernier volume, le seul intitulé : Odes et Ballades , a paru en 1826 et, bien que publié un an avant le tome II, il a été catalogué sous le titre tome III, — sans doute parce qu’il contenait, avant les Ballades , les dix dernières Odes . ( Note de l’éditeur. )

↑ Ces mots sont employés ici dans l’acception à demi comprise, bien que non définie, qu’on leur donne le plus généralement. ( Note de l’édition de 1826 .)

↑ Nous publions toujours en tête l’épigraphe de l’édition originale. ( Note de l’éditeur )

↑ Cette épigraphe a remplacé, à partir de 1828, l’épigraphe de l’édition originale. ( Note de l’éditeur

↑ Cette épigraphe a remplacé, à partir de 1828, celle de l’édition originale ( Note de l’éditeur. )

↑ Cette épigraphe a remplacé, dans l’édition de 1828, celle de l’édition originale, Nouvelles Odes , 1824. ( Note de l’éditeur .)

↑ Cette épigraphe a remplacé, dans l’édition de 1828, celle de l’édition originale, Nouvelles Odes, 1824 . ( Note de l’éditeur. )

↑ Cette épigraphe a remplacé, dans l’édition de 1828, celle de l’édition originale, Odes et Ballades, 1824 . (Note de l’éditeur.)

↑ Cette épigraphe remplace, à partir de 1828, celle de l’édition originale : Odes et Ballades, 1826 . ( Note de l’éditeur .)

↑ Cette épigraphe a remplacé, en 1828, celle de l’édition originale : Ballades, 1826 . ( Note de l’éditeur .)

↑ En 1828, cette épigraphe a remplacé celle de l’édition originale, Nouvelles Odes, 1824 . ( Note de l’éditeur .