, Calmann-Lévy , 1877 , 2 ( p. 375 – 385 ). À l’Homme collection Abîme Victor Hugo Calmann-Lévy 1877 Pari C 2 Abîme Hugo – La Légende de iècle, 2e érie, édition Hetzel, 1877, tome 2.djvu Hugo – La Légende de iècle, 2e érie, édition Hetzel, 1877, tome 2.djvu/9 375-385
ABÎME
L’HOMME.
Je ui l’eprit, vivant au ein de choe morte.
Je ai forger le clef quand on ferme le porte ;
Je fai ver le déert reculer le lion ;
Je m’appelle Bacchu, Noé, Deucalion ;
5 Je m’appelle Shakpeare, Annibal, Céar, Dante ;
Je ui le conquérant ; je tien l’épée ardente,
Et j’entre, épouvantant l’ombre que je pourui,
Dan toute le terreur et dan toute le nuit.
Je ui Platon, je voi ; je ui Newton, je trouve :
10 Du hibou je fai naître Athène, et de la louve
Rome ; et l’aigle m’a dit : Toi, marche le premier !
J’ai Chrit dan mon sépulcre et Job sur mon fumier.
Je vis ! dans mes deux mains je porte en équilibre
L’âme et la chair ; je suis l’homme enfin, maître et libre.
15 Je suis l’antique Adam ! j’aime, je sais, je sens ;
J’ai pris l’arbre de vie entre mes poings puissants ;
Joyeux, je le secoue au-dessus de ma tête,
Et, comme si j’étais le vent de la tempête,
J’agite ses rameaux d’oranges d’or chargés,
20 Et je crie : — Accourez, peuples ! prenez, mangez !
Et je fais sur leurs fronts tomber toutes les pommes ;
Car, science, pour moi, pour mes fils, pour les hommes,
Ta sève à flots descend des cieux pleins de bonté,
Car la Vie est ton fruit, racine Éternité !
25 Et tout germe, et tout croît, et, fournaise agrandie,
Comme en une forêt court le rouge incendie,
Le beau Progrès vermeil, l’œil sur l’azur fixé,
Marche, et tout en marchant dévore le passé.
Je veux, tout obéit, la matière inflexible
30 Cède ; je suis égal presque au grand Invisible ;
Coteaux, je fais le vin comme lui fait le miel ;
Je lâche comme lui des globes dans le ciel ;
Je me fais un palais de ce qui fut ma geôle ;
J’attache un fil vivant d’un pôle à l’autre pôle ;
35 Je fais voler l’esprit sur l’aile de l’éclair ;
Je tends l’arc de Nemrod, le divin arc de fer,
Et la flèche qui siffle et la flèche qui vole
Et que j’envoie au bout du monde, est ma parole.
Je fais causer le Rhin, le Gange et l’Orégon
40 Comme trois voyageurs dans le même wagon.
La distance n’est plus. Du vieux géant Espace
J’ai fait un nain. Je vais, et, devant mon audace,
Les noirs titans jaloux lèvent leur front flétri ;
Prométhée, au Caucase enchaîné, pousse un cri,
45 Tout étonné de voir Franklin voler la foudre ;
Fulton, qu’un Jupiter eût mis jadis en poudre,
Monte Léviathan et traverse la mer ;
Galvani, calme, étreint la mort au rire amer ;
Volta prend dans ses mains le glaive de l’archange
50 Et le dissout ; le monde à ma voix tremble et change ;
Caïn meurt, l’avenir ressemble au jeune Abel ;
Je reconquiers Éden et j’achève Babel.
Rien sans moi. La nature ébauche ; je termine.
Terre, je suis ton roi.
LA TERRE
Terre, je suis ton roi. Tu n’es que ma vermine.
55 Le sommeil, lourd besoin, la fièvre, feu subtil,
Le ventre abject, la faim, la soif, l’estomac vil,
T’accablent, noir passant, d’infirmités sans nombre,
Et, vieux, tu n’es qu’un spectre, et, mort, tu n’es qu’une ombre.
Tu t’en vas dans la cendre ! et moi je reste au jour ;
60 J’ai toujours le printemps, l’aube, les fleurs, l’amour ;
Je suis plus jeune après des millions d’années.
J’emplis d’instincts rêveurs les bêtes étonnées.
Du gland je tire un chêne et le fruit du pepin.
Je me verse, urne sombre, au brin d’herbe, au sapin,
65 Au cep d’où sort la grappe, aux blés qui font les gerbes.
Se tenant par la main, comme des sœurs superbes,
Sur ma face où s’épand l’ombre, où le rayon luit,
Les douze heures du jour, les douze heures de nuit
Dansent incessamment une ronde sacrée.
70 Je suis source et chaos ; j’ensevelis, je crée.
Quand le matin naquit dans l’azur, j’étais là.
Vésuve est mon usine, et ma forge est l’Hékla ;
Je rougis de l’Etna les hautes cheminées.
En remuant Cuzco, j’émeus les Pyrénées.
75 J’ai pour esclave un astre ; alors que vient le soir
Sur un de mes côtés jetant un voile noir,
J’ai ma lampe : la lune au front humain m’éclaire ;
Et si quelque assassin, dans un bois séculaire,
Vers l’ombre la plus sûre et le plus âpre lieu
80 S’enfuit, je le poursuis de ce masque de feu.
Je peuple l’air, la flamme et l’onde ; et mon haleine
Fait, comme l’oiseau-mouche, éclore la baleine ;
Comme je fais le ver, j’enfante les typhons.
Globe vivant, je suis vêtu des flots profonds,
85 Des forêts et des monts ainsi que d’une armure.
SATURNE
Qu’est-ce que cette voix chétive qui murmure ?
Terre, à quoi bon tourner dans ton champ si borné,
Grain de sable, d’un grain de cendre accompagné ?
Moi dans l’immense azur je trace un cercle énorme ;
90 L’espace avec terreur voit ma beauté difforme ;
Mon anneau, qui des nuits empourpre la pâleur,
Comme les boules d’or que croise le jongleur,
Lance, mêle et retient sept lunes colossales.
LE SOLEIL
Silence au fond des cieux, planètes, mes vassales !
95 Paix ! Je suis le pasteur, vous êtes le bétail.
Comme deux chars de front passent sous un portail,
Dans mon moindre volcan Saturne avec la Terre
Entreraient sans toucher aux parois du cratère.
Chaos ! je suis la loi. Fange ! je suis le feu.
100 Contemplez-moi ! Je suis la vie et le milieu,
Le Soleil, l’éternel orage de lumière.
SIRIUS
J’entends parler l’atome. Allons, Soleil, poussière,
Tais-toi ! Tais-toi, fantôme, espèce de clarté !
Pâtres dont le troupeau fuit dans l’immensité,
105 Globes obscurs, je suis moins hautain que vous n’êtes.
Te voilà-t-il pas fier, ô gardeur de planètes,
Pour sept ou huit moutons que tu pais dans l’azur !
Moi, j’emporte en mon orbe auguste, vaste et pur,
Mille sphères de feu dont la moindre a cent lunes.
110 Le sais-tu seulement, larve qui m’importunes ?
Que me sert de briller auprès de ce néant ?
L’astre nain ne voit pas même l’astre géant.
ALDÉBARAN
Sirius dort ; je vis ! C’est à peine s’il bouge.
J’ai trois soleils, l’un blanc, l’autre vert, l’autre rouge ;
115 Centre d’un tourbillon de mondes effrénés,
Ils tournent, d’une chaîne invisible enchaînés,
Si vite, qu’on croit voir passer une flamme ivre,
Et que la foudre a dit : Je renonce à les suivre !
ARCTURUS
Moi, j’ai quatre soleils tournants, quadruple enfer,
120 Et leurs quatre rayons ne font qu’un seul éclair.
LA COMÈTE
Place à l’oiseau comète, effroi des nuits profondes !
Je passe. Frissonnez ! Chacun de vous, ô mondes,
Ô soleils ! n’est pour moi qu’un grain de sénevé !
SEPTENTRION
Un bras mystérieux me tient toujours levé ;
125 Je suis le chandelier à sept branches du pôle.
Comme des fantassins le glaive sur l’épaule,
Mes feux veillent au bord du vide où tout finit ;
Les univers semés du nadir au zénith,
Sous tous les équateurs et sous tous les tropiques,
130 Disent entre eux : — On voit la pointe de leurs piques ;
Ce sont les noirs gardiens du pôle monstrueux. —
L’éther ténébreux, plein de globes tortueux,
Ne sait pas qui je suis, et dans la nuit vermeille
Il me guette, pendant que moi, clarté, je veille.
135
Il me voit m’avancer, moi l’immense éclaireur,
Se dresse, et, frémissant, écoute avec horreur
S’il n’entend pas marcher mes chevaux invisibles.
Il me jette des noms sauvages et terribles,
Et voit en moi la bête errante dans les cieux.
140 Or nous sommes le nord, les lumières, les yeux,
Sept yeux vivants, ayant des soleils pour prunelles,
Les éternels flambeaux des ombres éternelles.
Je suis Septentrion qui sur vous apparaît.
Sirius avec tous ses globes ne serait
145 Pas même une étincelle en ma moindre fournaise.
Entre deux de mes feux cent mondes sont à l’aise.
J’habite sur la nuit les radieux sommets.
Les comètes de braise elles-mêmes jamais
N’oseraient éclairer des flammes de leurs queues
150 Le chariot roulant dans les profondeurs bleues.
Cet astre qui parlait je ne l’aperçois pas.
Les étoiles des cieux vont et viennent là-bas,
Traînant leurs sphères d’or et leurs lunes fidèles,
Et, si je me mettais en marche au milieu d’elles
155 Dans les champs de l’éther à ma splendeur soumis,
Ma roue écraserait tous ces soleils fourmis !
LE ZODIAQUE
Qu’est-ce donc que ta roue à côté de la mienne ?
De quelque point du ciel que ta lumière vienne,
Elle se heurte à moi qui suis le cabestan
160 De l’abîme, et qui dis aux soleils : Toi, va-t-en !
Toi, reviens. C’est ton tour. Toi, sors. Je te renvoie !
Car je n’existe pas seulement pour qu’on voie
À jamais, dans l’azur farouche et flamboyant,
Le Taureau, le Bélier, et le Lion fuyant
165 Devant ce monstrueux chasseur, le Sagittaire,
Je plonge un seau profond dans le puits du mystère,
Et je suis le rouage énorme d’où descend
L’ordre invisible au fond du gouffre éblouissant.
Ciel sacré, si des yeux pouvaient avoir entrée
170 Dans ton prodige, et dans l’horreur démesurée,
Peut-être, en l’engrenage où je suis, verrait-on,
Comme l’Ixion noir d’un divin Phlégéton,
Quelque effrayant damné, quelque immense âme en peine,
Recommençant sans cesse une ascension vaine,
175 Et, pour l’astre qui vient quittant l’astre qui fuit,
Monter les échelons sinistres de la nuit !
LA VOIE LACTÉE
Millions, millions, et millions d’étoiles !
Je suis, dans l’ombre affreuse et sous les sacrés voiles,
La splendide forêt des constellations.
180 C’est moi qui suis l’amas des yeux et des rayons,
L’épaisseur inouïe et morne des lumières.
Encor tout débordant des effluves premières,
Mon éclatant abîme est votre source à tous.
Ô les astres d’en bas, je suis si loin de vous
185 Que mon vaste archipel de splendeurs immobiles,
Que mon tas de soleils n’est, pour vos yeux débiles,
Au fond du ciel, désert lugubre où meurt le bruit,
Qu’un peu de cendre rouge éparse dans la nuit !
Mais, ô globes rampants et lourds, quelle épouvante
190 Pour qui pénétrerait dans ma lueur vivante,
Pour qui verrait de près mon nuage vermeil !
Chaque point est un astre et chaque astre un soleil.
Autant d’astres, autant d’immensités étranges,
Diverses, s’approchant des démons ou des anges,
195 Dont les planètes font autant de nations ;
Un groupe d’univers, en proie aux passions,
Tourne autour de chacun de mes soleils de flammes ;
Dans chaque humanité sont des cœurs et des âmes,
Miroirs profonds ouverts à l’œil universel,
200 Dans chaque cœur l’amour, dans chaque âme le ciel !
Tout cela naît, meurt, croît, décroît, se multiplie.
La lumière en regorge et l’ombre en est remplie.
Dans le gouffre sous moi, de mon aube éblouis,
Globes, grains de lumière au loin épanouis,
205 Toi, zodiaque, vous, comètes éperdues,
Tremblants, vous traversez les blêmes étendues,
Et vos bruits sont pareils à de vagues clairons,
Et j’ai plus de soleils que vous de moucherons.
Mon immensité vit, radieuse et féconde.
210
J’ignore par moments si le reste du monde,
Errant dans quelque coin du morne firmament,
Ne s’évanouit pas dans mon rayonnement.
LES NÉBULEUSES
À qui parles-tu donc, flocon lointain qui passes ?
À peine entendons-nous ta voix dans les espaces.
215 Nous ne te distinguons que comme un nimbe obscur
Au coin le plus perdu du plus nocturne azur.
Laisse-nous luire en paix, nous, blancheurs des ténèbres,
Mondes spectres éclos dans les chaos funèbres,
N’ayant ni pôle austral ni pôle boréal ;
220 Nous, les réalités vivant dans l’idéal,
Les univers, d’où sort l’immense essaim des rêves,
Dispersés dans l’éther, cet océan sans grèves
Dont le flot à son bord n’est jamais revenu ;
Nous les créations, îles de l’inconnu !
L’INFINI
225 L’être multiple vit dans mon unité sombre.
DIEU
Je n’aurais qu’à souffler, et tout serait de l’ombre.