’infante La Légende des sièces , Hetze , 1859 , 2 ( p. 113 – 123 ). Le satyre Les raisons du Momotombo coection La rose de ’infante Victor Hugo Hetze 1859 Paris T 2 La rose de ’infante Hugo – La Légende des sièces, 1e série, édition Hetze, 1859, tome 2.djvu Hugo – La Légende des sièces, 1e série, édition Hetze, 1859, tome 2.djvu/3 113-123
LA ROSE DE L’INFANTE
Ee est toute petite ; une duègne a garde.
Ee tient à a main une rose et regarde.
Quoi ? que regarde-t-ee ? Ee ne sait pas. L’eau,
Un bassin qu’assombrit e pin et e boueau ;
Ce qu’ee a devant ee ; un cygne aux aies banches,
Le bercement des fots sous a chanson des branches,
Et e profond jardin rayonnant et feuri ;
Tout ce be ange a ’air dans a neige pétri.
On voit un grand paais comme au fond d’une goire,
Un parc, de cairs viviers où es biches vont boire,
Et des paons étoiés sous es bois cheveus.
L’innocence est sur ee une bancheur de pus ;
Toutes ses grâces font comme un faisceau qui trembe.
Autour de cette enfant ’herbe est spendide et sembe
Peine de vrais rubis et de diamants fins ;
Un jet de saphirs sort des bouches des dauphins.
Ee se tient au bord de ’eau ; sa feur ’occupe ;
Sa basquine est en point de Gênes ; sur sa jupe
Une arabesque, errant dans es pis du satin,
Suit es mie détours d’un fi d’or forentin.
La rose épanouie et toute grande ouverte,
Sortant du frais bouton comme d’une urne verte,
Charge a petitesse exquise de sa main ;
Quand ’enfant, aongeant ses èvres de carmin,
Fronce, en a respirant, sa riante narine,
La magnifique feur, royae et purpurine,
Cache pus qu’à demi ce visage charmant,
Si bien que ’œi hésite, et qu’on ne sait comment
Distinguer de a feur ce be enfant qui joue,
Et si ’on voit a rose ou si ’on voit a joue.
Ses yeux beus sont pus beaux sous son pur sourci brun.
En ee tout est joie, enchantement, parfum ;
Que doux regard, ’azur ! et que doux nom, Marie !
Tout est rayon ; son œi écaire et son nom prie.
Pourtant, devant a vie et sous e firmament,
Pauvre être ! ee se sent très-grande vaguement ;
Ee assiste au printemps, à a umière, à ’ombre,
Au grand soei couchant horizonta et sombre,
À a magnificence écatante du soir,
Aux ruisseaux murmurants qu’on entend sans es voir,
Aux champs, à a nature éternee et sereine,
Avec a gravité d’une petite reine ;
Ee n’a jamais vu ’homme que se courbant ;
Un jour, ee sera duchesse de Brabant ;
Ee gouvernera a Fandre ou a Sardaigne.
Ee est ’infante, ee a cinq ans, ee dédaigne.
Car es enfants des rois sont ainsi ; eurs fronts bancs
Portent un cerce d’ombre, et eurs pas chanceants
Sont des commencements de règne. Ee respire
Sa feur en attendant qu’on ui cueie un empire ;
Et son regard, déjà roya, dit : C’est à moi.
I sort d’ee un amour mêé d’un vague effroi.
Si quequ’un, a voyant si trembante et si frêe,
Fût-ce pour a sauver, mettait a main sur ee,
Avant qu’i eût pu faire un pas ou dire un mot,
I aurait sur e front ’ombre de ’échafaud.
La douce enfant sourit, ne faisant autre chose
Que de vivre et d’avoir dans a main une rose,
Et d’être à devant e cie, parmi es feurs.
Le jour s’éteint ; es nids chuchotent, quereeurs ;
Les pourpres du couchant sont dans es branches d’arbre ;
La rougeur monte au front des déesses de marbre
Qui sembent papiter sentant venir a nuit ;
Et tout ce qui panait redescend ; pus de bruit,
Pus de famme ; e soir mystérieux recueie
Le soei sous a vague et ’oiseau sous a feuie.
Pendant que ’enfant rit, cette feur à a main,
Dans e vaste paais cathoique romain
Dont chaque ogive sembe au soei une mitre,
Quequ’un de formidabe est derrière a vitre ;
On voit d’en bas une ombre, au fond d’une vapeur,
De fenêtre en fenêtre errer, et ’on a peur ;
Cette ombre au même endroit, comme en un cimetière,
Parfois est immobie une journée entière ;
C’est un être effrayant qui sembe ne rien voir ;
I rôde d’une chambre à ’autre, pâe et noir ;
I coe aux vitraux bancs son front ugubre, et songe ;
Spectre bême ! Son ombre aux feux du soir s’aonge ;
Son pas funèbre est ent comme un gas de beffroi ;
Et c’est a Mort, à moins que ce ne soit e Roi.
C’est ui ; ’homme en qui vit et trembe e royaume.
Si quequ’un pouvait voir dans ’œi de ce fantôme
Debout en ce moment ’épaue contre un mur,
Ce qu’on apercevrait dans cet abîme obscur,
Ce n’est pas ’humbe enfant, e jardin, ’eau moirée
Refétant e cie d’or d’une caire soirée,
Les bosquets, es oiseaux se becquetant entre eux,
Non : au fond de cet œi comme ’onde vitreux,
Sous ce fata sourci qui dérobe à a sonde
Cette prunee autant que ’océan profonde,
Ce qu’on distinguerait, c’est, mirage mouvant,
Tout un vo de vaisseaux en fuite dans e vent,
Et, dans ’écume, au pi des vagues, sous ’étoie,
L’immense trembement d’une fotte à a voie,
Et, à-bas, sous a brume, une îe, un banc rocher,
Écoutant sur es fots ces tonnerres marcher.
Tee est a vision qui, dans ’heure où nous sommes,
Empit e froid cerveau de ce maître des hommes,
Et qui fait qu’i ne peut rien voir autour de ui.
L’armada, formidabe et fottant point d’appui
Du evier dont i va souever tout un monde,
Traverse en ce moment ’obscurité de ’onde ;
Le roi dans son esprit a suit des yeux, vainqueur,
Et son tragique ennui n’a pus d’autre ueur.
Phiippe Deux était une chose terribe.
Ibis dans e Koran et Caïn dans a Bibe
Sont à peine aussi noirs qu’en son Escuria
Ce roya spectre, fis du spectre impéria.
Phiippe Deux était e Ma tenant e gaive.
I occupait e haut du monde comme un rêve.
I vivait : nu n’osait e regarder ; ’effroi
Faisait une umière étrange autour du roi ;
On trembait rien qu’à voir passer ses majordomes ;
Tant i se confondait, aux yeux troubés des hommes,
Avec ’abîme, avec es astres du cie beu !
Tant sembait grande à tous son approche de Dieu !
Sa voonté fatae, enfoncée, obstinée,
Était comme un crampon mis sur a destinée ;
I tenait ’Amérique et ’Inde, i s’appuyait
Sur ’Afrique, i régnait sur ’Europe, inquiet
Seuement du côté de la sombre Angleterre ;
Sa bouche était silence et son âme mystère ;
Son trône était de piége et de fraude construit ;
Il avait pour soutien la force de la nuit ;
L’ombre était le cheval de sa statue équestre.
Toujours vêtu de noir, ce Tout-Puissant terrestre
Avait l’air d’être en deuil de ce qu’il existait ;
Il ressemblait au sphinx qui digère et se tait ;
Immuable ; étant tout, il n’avait rien à dire.
Nul n’avait vu ce roi sourire ; le sourire
N’étant pas plus possible à ces lèvres de fer
Que l’aurore à la grille obscure de l’enfer.
S’il secouait parfois sa torpeur de couleuvre,
C’était pour assister le bourreau dans son œuvre,
Et sa prunelle avait pour clarté le reflet
Des bûchers sur lesquels par moments il soufflait.
Il était redoutable à la pensée, à l’homme,
À la vie, au progrès, au droit, dévot à Rome ;
C’était Satan régnant au nom de Jésus-Christ ;
Les choses qui sortaient de son nocturne esprit
Semblaient un glissement sinistre de vipères.
L’Escurial, Burgos, Aranjuez, ses repaires,
Jamais n’illuminaient leurs livides plafonds ;
Pas de festins, jamais de cour, pas de bouffons ;
Les trahisons pour jeu, l’autodafé pour fête.
Les rois troublés avaient au-dessus de leur tête
Ses projets dans la nuit obscurément ouverts ;
Sa rêverie était un poids sur l’univers ;
Il pouvait et voulait tout vaincre et tout dissoudre ;
Sa prière faisait le bruit sourd d’une foudre ;
De grands éclairs sortaient de ses songes profonds.
Ceux auxquels il pensait disaient : Nous étouffons.
Et les peuples, d’un bout à l’autre de l’empire,
Tremblaient, sentant sur eux ces deux yeux fixes luire.
Charles fut le vautour, Philippe est le hibou.
Morne en son noir pourpoint, la toison d’or au cou,
On dirait du destin la froide sentinelle ;
Son immobilité commande ; sa prunelle
Luit comme un soupirail de caverne ; son doigt
Semble, ébauchant un geste obscur que nul ne voit,
Donner un ordre à l’ombre et vaguement l’écrire.
Chose inouïe ! il vient de grincer un sourire.
Un sourire insondable, impénétrable, amer.
C’est que la vision de son armée en mer
Grandit de plus en plus dans sa sombre pensée ;
C’est qu’il la voit voguer par son dessein poussée,
Comme s’il était là, planant sous le zénith ;
Tout est bien ; l’océan docile s’aplanit ;
L’armada lui fait peur comme au déluge l’arche ;
La flotte se déploie en bon ordre de marche,
Et, les vaisseaux gardant les espaces fixés,
Échiquier de tillacs, de ponts, de mâts dressés,
Ondule sur les eaux comme une immense claie.
Ces vaisseaux sont sacrés ; les flots leur font la haie ;
Les courants, pour aider ces nefs à débarquer,
Ont leur besogne à faire et n’y sauraient manquer ;
Autour d’elles la vague avec amour déferle,
L’écueil se change en port, l’écume tombe en perle.
Voici chaque galère avec son gastadour ;
Voici ceux de l’Escaut, voilà ceux de l’Adour ;
Les cent mestres de camp et les deux connétables ;
L’Allemagne a donné ses ourques redoutables,
Naples ses brigantins, Cadiz ses galions,
Lisbonne ses marins, car il faut des lions.
Et Philippe se penche, et, qu’importe l’espace !
Non-seulement il voit, mais il entend. On passe,
On court, on va. Voici le cri des porte-voix,
Le pas des matelots courant sur les pavois,
Les moços, l’amiral appuyé sur son page,
Les tambours, les sifflets des maîtres d’équipage,
Les signaux pour la mer, l’appel pour les combats,
Le fracas sépulcral et noir du branle-bas.
Sont-ce des cormorans ? sont-ce des citadelles ?
Les voiles font un vaste et sourd battement d’ailes ;
L’eau gronde, et tout ce groupe énorme vogue, et fuit,
Et s’enfle et roule avec un prodigieux bruit.
Et le lugubre roi sourit de voir groupées
Sur quatre cents vaisseaux quatre-vingt mille épées.
Ô rictus du vampire assouvissant sa faim !
Cette pâle Angleterre, il la tient donc enfin !
Qui pourrait la sauver ? Le feu va prendre aux poudres.
Philippe dans sa droite a la gerbe des foudres ;
Qui pourrait délier ce faisceau dans son poing ?
N’est-il pas le seigneur qu’on ne contredit point ?
N’est-il pas l’héritier de César ? le Philippe
Dont l’ombre immense va du Gange au Pausilippe ?
Tout n’est-il pas fini quand il a dit : Je veux !
N’est-ce pas lui qui tient la victoire aux cheveux ?
N’est-ce pas lui qui lance en avant cette flotte,
Ces vaisseaux effrayants dont il est le pilote
Et que la mer charrie ainsi qu’elle le doit ?
Ne fait-il pas mouvoir avec son petit doigt
Tous ces dragons ailés et noirs, essaim sans nombre ?
N’est-il pas lui, le roi ? n’est-il pas l’homme sombre
À qui ce tourbillon de monstres obéit ?
Quand Béit-Cifresil, fils d’Abdallah-Béit,
Eut creusé le grand puits de la mosquée, au Caire,
Il y grava : « Le ciel est à Dieu ; j’ai la terre. »
Et, comme tout se tient, se mêle et se confond,
Tous les tyrans n’étant qu’un seul despote au fond,
Ce que dit ce sultan jadis, ce roi le pense.
Cependant, sur le bord du bassin, en silence,
L’infante tient toujours sa rose gravement,
Et, doux ange aux yeux bleus, la baise par moment.
Soudain un souffle d’air, une de ces haleines
Que le soir frémissant jette à travers les plaines,
Tumultueux zéphyr effleurant l’horizon,
Trouble l’eau, fait frémir les joncs, met un frisson
Dans les lointains massifs de myrte et d’asphodèle,
Vient jusqu’au bel enfant tranquille, et, d’un coup d’aile,
Rapide, et secouant même l’arbre voisin,
Effeuille brusquement la fleur dans le bassin ;
Et l’infante n’a plus dans la main qu’une épine.
Elle se penche, et voit sur l’eau cette ruine ;
Elle ne comprend pas ; qu’est-ce donc ? Elle a peur ;
Et la voilà qui cherche au ciel avec stupeur
Cette brise qui n’a pas craint de lui déplaire.
Que faire ? Le bassin semble plein de colère ;
Lui, si clair tout à l’heure, il est noir maintenant ;
Il a des vagues ; c’est une mer bouillonnant ;
Toute la pauvre rose est éparse sur l’onde ;
Ses cent feuilles, que noie et roule l’eau profonde,
Tournoyant, naufrageant, s’en vont de tous côtés
Sur mille petits flots par la brise irrités ;
On croit voir dans un gouffre une flotte qui sombre.
« — Madame, dit la duègne avec sa face d’ombre
À la petite fille étonnée et rêvant,
Tout sur terre appartient aux princes, hors le vent. »