L’aurore ; le désert ; des gens criant merci,
Fuyant, faces d’effroi bien vite disparues ;
Et le vaste lion qui marchait dans les rues.
Le blême peuple était dans les caves épars.
A quoi bon résister ? Pas un homme aux remparts ;
Les portes de la ville étaient grandes ouvertes.
Ces bêtes à demi divines sont couvertes
D’une telle épouvante et d’un doute si noir,
Leur antre est un si morne et si puissant manoir,
Qu’il est décidément presque impie et peu sage,
Quand il leur plaît d’errer, d’être sur leur passage.
Vers le palais chargé d’un dôme d’or massif
Le lion à pas lents s’acheminait pensif,
Encor tout hérissé des flèches dédaignées ;
Une écorce de chêne a des coups de cognées,
Mais l’arbre n’en meurt pas ; et, sans voir un archer,
Grave, il continuait d’aller et de marcher ;
Et le peuple tremblait, laissant la bête seule.
Le lion avançait, tranquille, et dans sa gueule
Effroyable il avait l’enfant évanoui.
Un petit prince est-il un petit homme ? Oui.
Et la sainte pitié pleurait dans les ténèbres.
Le doux captif, livide entre ces crocs funèbres,
Était des deux côtés de la gueule pendant,
Pâle, mais n’avait pas encore un coup de dent ;
Et, cette proie étant un bâillon dans sa bouche,
Le lion ne pouvait rugir, ennui farouche
Pour un monstre, et son calme était très furieux ;
Son silence augmentait la flamme de ses yeux ;
Aucun arc ne brillait dans aucune embrasure ;
Peut-être craignait-on qu’une flèche peu sûre,
Tremblante, mal lancée au monstre triomphant,
Ne manquât le lion et ne tuât l’enfant.
*
Alla droit au palais, las de voir tout trembler,
Espérant trouver là quelqu’un à qui parler,
La porte ouverte, ainsi qu’au vent le jonc frissonne,
Vacillait. Il entra dans le palais. Personne.
Tout en pleurant son fils, le roi s’était enfui
Et caché comme tous, voulant vivre aussi lui,
S’estimant au bonheur des peuples nécessaire.
Une bête féroce est un être sincère
Et n’aime point la peur ; le lion se sentit
Honteux d’être si grand, l’homme étant si petit ;
Il se dit, dans la nuit qu’un lion a pour âme :
— C’est bien, je mangerai le fils. Quel père infâme ! —
Terrible, après la cour prenant le corridor,
Il se mit à rôder sous les hauts plafonds d’or ;
Il vit le trône, et rien dedans ; des chambres vertes,
Jaunes, rouges, aux seuils vides, toutes désertes ;
Le monstre allait de salle en salle, pas à pas,
Affreux, cherchant un lieu commode à son repas ;
Il avait faim. Soudain l’effrayant marcheur fauve
S’arrêta.
*
Il entra dans la chambre, et le plancher trembla.
Par-dessus les jouets qui couvraient une table,
Le lion avança sa tête épouvantable,
Sombre en sa majesté de monstre et d’empereur,
Et sa proie en sa gueule augmentait son horreur.
L’enfant le vit, l’enfant cria : — Frère ! mon frère !
Ah ! mon frère ! — et debout, rose dans la lumière
Qui la divinisait et qui la réchauffait,
Regarda ce géant des bois, dont l’œil eût fait
Reculer les Typhons et fuir les Briarées.
Qui sait ce qui se passe en ces têtes sacrées ?
Elle se dressa droite au bord du lit étroit,
Et menaça le monstre avec son petit doigt.
Alors, près du berceau de soie et de dentelle,
Le grand lion posa son frère devant elle,
Comme eût fait une mère en abaissant les bras,
Et lui dit : — Le voici. Là ! ne te fâche pas !