Baraques de la foire

Les contemplations (1856) . Lion ! J’étais pensif, ô bête prisonnière, Devant la majesté de ta grave crinière ; Du plafond de ta cage elle faisait un dais. Nous songions tous les deux, et tu me regardais. Ton regard était beau, lion. Nous autres hommes, Le peu que nous faisons et le rien que nous […]
Explication

Les contemplations (1856) . La terre est au soleil ce que l’homme est à l’ange. L’un est fait de splendeur ; l’autre est pétri de fange. Toute étoile est soleil ; tout astre est paradis. Autour des globes purs sont les mondes maudits ; Et dans l’ombre, où l’esprit voit mien que la lunette, Le […]
La coccinelle

Les contemplations (1856) . Elle me dit : « Quelque chose Me tourmente. » Et j’aperçus Son cou de neige, et, dessus, Un petit insecte rose. J’aurais dû — mais, sage ou fou, A seize ans, on est farouche, — Voir le baiser sur sa bouche Plus que l’insecte à son cou. On eût dit […]
À Granville, en 1836

Les contemplations (1856) . Voici juin. Le moineau raille Dans les champs les amoureux ; Le rossignol de muraille Chante dans son nid pierreux. Les herbes et les branchages, Pleins de soupirs et d’abois, Font de charmants rabâchages Dans la profondeur des bois. La grive et la tourterelle Prolongent, dans les nids sourds, La ravissante […]
Billet du matin

Les contemplations (1856) . Si les liens des coeurs ne sont pas des mensonges, Oh ! dites, vous devez avoir eu de doux songes, Je n’ai fait que rêver de vous toute la nuit. Et nous nous aimions tant ! vous me disiez : « Tout fuit, Tout s’éteint, tout s’en va ; ta seule […]
Halte en marchant

Les contemplations (1856) . Une brume couvrait l’horizon ; maintenant, Voici le clair midi qui surgit rayonnant ; Le brouillard se dissout en perles sur les branches, Et brille, diamant, au collier des pervenches. Le vent souffle à travers les arbres, sur les toits Du hameau noir cachant ses chaumes dans les bois ; Et […]
La fête chez Thérèse

Les contemplations (1856) . La chose fut exquise et fort bien ordonnée. C’était au mois d’avril, et dans une journée Si douce, qu’on eût dit qu’amour l’eût faite exprès. Thérèse la duchesse à qui je donnerais, Si j’étais roi, Paris, si j’étais Dieu, le monde, Quand elle ne serait que Thérèse la blonde ; Cette […]
Aimons toujours ! Aimons encore

Les contemplations (1856) . Aimons toujours ! Aimons encore ! Quand l’amour s’en va, l’espoir fuit. L’amour, c’est le cri de l’aurore, L’amour c’est l’hymne de la nuit. Ce que le flot dit aux rivages, Ce que le vent dit aux vieux monts, Ce que l’astre dit aux nuages, C’est le mot ineffable : Aimons […]
Chanson

Les contemplations (1856) . Si vous n’avez rien à me dire, Pourquoi venir auprès de moi ? Pourquoi me faire ce sourire Qui tournerait la tête au roi ? Si vous n’avez rien à me dire, Pourquoi venir auprès de moi ? Si vous n’avez rien à m’apprendre, Pourquoi me pressez-vous la main ? Sur […]
Heureux l’homme

Les contemplations (1856) . Heureux l’homme, occupé de l’éternel destin, Qui, tel qu’un voyageur qui part de grand matin, Se réveille, l’esprit rempli de rêverie, Et, dès l’aube du jour, se met à lire et prie ! A mesure qu’il lit, le jour vient lentement Et se fait dans son âme ainsi qu’au firmament. Il […]
La nichée sous le portail

Les contemplations (1856) . Oui, va prier à l’église, Va ; mais regarde en passant, Sous la vieille voûte grise, Ce petit nid innocent. Aux grands temples où l’on prie Le martinet, frais et pur, Suspend la maçonnerie Qui contient le plus d’azur. La couvée est dans la mousse Du portail qui s’attendrit ; Elle […]
À la fenêtre, pendant la nuit

Les contemplations (1856) . Les étoiles, points d’or, percent les branches noires ; Le flot huileux et lourd décompose ses moires Sur l’océan blêmi ; Les nuages ont l’air d’oiseaux prenant la fuite ; Par moments le vent parle, et dit des mots sans suite, Comme un homme endormi. Tout s’en va. La nature est […]
Chose vue un jour de printemps

Les contemplations (1856) . Entendant des sanglots, je poussai cette porte. Les quatre enfants pleuraient et la mère était morte. Tout dans ce lieu lugubre effrayait le regard. Sur le grabat gisait le cadavre hagard ; C’était déjà la tombe et déjà le fantôme. Pas de feu ; le plafond laissait passer le chaume. Les […]
Heureux l’homme occupé

Les contemplations (1856) . Heureux l’homme, occupé de l’éternel destin, Qui, tel qu’un voyageur qui part de grand matin, Se réveille, l’esprit rempli de rêverie, Et, dès l’aube du jour, se met à lire et prie ! A mesure qu’il lit, le jour vient lentement Et se fait dans son âme ainsi qu’au firmament. Il […]
La source

Les contemplations (1856) . Un lion habitait près d’une source ; un aigle Y venait boire aussi. Or, deux héros, un jour, deux rois — souvent Dieu règle La destinée ainsi — Vinrent à cette source où des palmiers attirent Le passant hasardeux, Et, s’étant reconnus, ces hommes se battirent Et tombèrent tous deux. L’aigle, […]
À la mère de l’enfant mort

Les contemplations (1856) . Oh ! vous aurez trop dit au pauvre petit ange Qu’il est d’autres anges là-haut, Que rien ne souffre au ciel, que jamais rien n’y change, Qu’il est doux d’y rentrer bientôt ; Que le ciel est un dôme aux merveilleux pilastres, Une tente aux riches couleurs, Un jardin bleu rempli […]
Claire

Les contemplations (1856) . Quoi donc ! la vôtre aussi ! la vôtre suit la mienne ! Ô mère au coeur profond, mère, vous avez beau Laisser la porte ouverte afin qu’elle revienne, Cette pierre là-bas dans l’herbe est un tombeau ! La mienne disparut dans les flots qui se mêlent ; Alors, ce fut […]
Hier au soir

Les contemplations (1856) . Hier, le vent du soir, dont le souffle caresse, Nous apportait l’odeur des fleurs qui s’ouvrent tard ; La nuit tombait ; l’oiseau dormait dans l’ombre épaisse. Le printemps embaumait, moins que votre jeunesse ; Les astres rayonnaient, moins que votre regard. Moi, je parlais tout bas. C’est l’heure solennelle Où […]
La statue

Les contemplations (1856) . Quand l’empire romain tomba désespéré, — Car, ô Rome, l’abîme où Carthage a sombré Attendait que tu la suivisses ! — Quand, n’ayant rien en lui de grand qu’il n’eût brisé, Ce monde agonisa, triste, ayant épuisé Tous les Césars et tous les vices ; Quand il expira, vide et riche […]
À ma fille

Les contemplations (1856) . Ô mon enfant, tu vois, je me soumets. Fais comme moi : vis du monde éloignée ; Heureuse ? non ; triomphante ? jamais. — Résignée ! — Sois bonne et douce, et lève un front pieux. Comme le jour dans les cieux met sa flamme, Toi, mon enfant, dans l’azur […]
Crépuscule

Les contemplations (1856) . L’étang mystérieux, suaire aux blanches moires, Frisonne ; au fond du bois la clairière apparaît ; Les arbres sont profonds et les branches sont noires ; Avez-vous vu Vénus à travers la forêt ? Avez-vous vu Vénus au sommet des collines ? Vous qui passez dans l’ombre, êtes-vous des amants ? […]
Il fait froid

Les contemplations (1856) . L’hiver blanchit le dur chemin Tes jours aux méchants sont en proie. La bise mord ta douce main ; La haine souffle sur ta joie. La neige emplit le noir sillon. La lumière est diminuée… Ferme ta porte à l’aquilon ! Ferme ta vitre à la nuée ! Et puis laisse […]
À André Chénier

Les contemplations (1856) . Oui, mon vers croit pouvoir, sans se mésallier, Prendre à la prose un peu de son air familier. André, c’est vrai, je ris quelquefois sur la lyre. Voici pourquoi, tout jeune encor, tâchant de lire Dans le livre effrayant des forêts et des eaux, J’habitais un parc sombre où jasaient des […]
À M. Froment Meurice

Les contemplations (1856) . Nous sommes frères : la fleur Par deux arts peut être faite. Le poète est ciseleur ; Le ciseleur est poète. Poètes ou ciseleurs, Par nous l’esprit se révèle. Nous rendons les bons meilleurs, Tu rends la beauté plus belle. Sur son bras ou sur son cou, Tu fais de tes […]
Demain, dès l’aube

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends. J’irai par la forêt, j’irai par la montagne. Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps. Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées, Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit, Seul, inconnu, le dos […]
Il faut que le poète

Les contemplations (1856) . Il faut que le poète, épris d’ombre et d’azur, Esprit doux et splendide, au rayonnement pur, Qui marche devant tous, éclairant ceux qui doutent, Chanteur mystérieux qu’en tressaillant écoutent Les femmes, les songeurs, les sages, les amants, Devienne formidable à de certains moments. Parfois, lorsqu’on se met à rêver sur son […]
À celle qui est restée en France

Les contemplations (1856) . I Mets-toi sur ton séant, lève tes yeux, dérange Ce drap glacé qui fait des plis sur ton front d’ange, Ouvre tes mains, et prends ce livre : il est à toi. Ce livre où vit mon âme, espoir, deuil, rêve, effroi, Ce livre qui contient le spectre de ma vie, […]
À Madame D. G. de G

Les contemplations (1856) . Jadis je vous disais : « Vivez, régnez, Madame ! Le salon vous attend ! le succès vous réclame ! Le bal éblouissant pâlit quand vous partez ! Soyez illustre et belle ! aimez ! riez ! chantez ! Vous avez la splendeur des astres et des roses ! Votre regard […]
Écrit au bas d’un crucifix

Les contemplations (1856) . Vous qui pleurez, venez à ce Dieu, car il pleure. Vous qui souffrez, venez à lui, car il guérit. Vous qui tremblez, venez à lui, car il sourit. Vous qui passez, venez à lui, car il demeure. Mars 1842.
Il lui disait : Vois-tu..

Les contemplations (1856) . Il lui disait : « Vois-tu, si tous deux nous pouvions, xx L’âme pleine de foi, le coeur plein de rayons, xx Ivres de douce extase et de mélancolie, xx Rompre les mille noeuds dont la ville nous lie ; xx Si nous pouvions quitter ce Paris triste et fou, xx […]
Amour

Les contemplations (1856) . Amour ! « Loi, » dit Jésus. « Mystère, » dit Platon. Sait-on quel fil nous lie au firmament ? Sait-on Ce que les mains de Dieu dans l’immensité sèment ? Est-on maître d’aimer ? pourquoi deux êtres s’aiment, Demande à l’eau qui court, demande à l’air qui fuit, Au moucheron […]
Écrit sur la plinthe d’un bas-relief antique

Les contemplations (1856) . À MADEMOISELLE LOUISE B. La musique est dans tout. Un hymne sort du monde. Rumeur de la galère aux flancs lavés par l’onde, Bruits des villes, pitié de la sœur pour la sœur, Passion des amants jeunes et beaux, douceur, Des vieux époux usés ensemble par la vie, Fanfare de la […]
Insomnie

Les contemplations (1856) . Quand une lueur pâle à l’orient se lève, Quand la porte du jour, vague et pareille au rêve, Commence à s’entr’ouvrir et blanchit à l’horizon, Comme l’espoir blanchit le seuil d’une prison, Se réveiller, c’est bien, et travailler, c’est juste. Quand le matin à Dieu chante son hymne auguste, Le travail, […]
Après l’hiver (I)

Les contemplations (1856) . Tout revit, ma bien-aimée ! Le ciel gris perd sa pâleur ; Quand la terre est embaumée, Le coeur de l’homme est meilleur. En haut, d’ou l’amour ruisselle, En bas, où meurt la douleur, La même immense étincelle Allume l’astre et la fleur. L’hiver fuit, saison d’alarmes, Noir avril mystérieux Où […]
Écrit sur un exemplaire de la « Divina Commedia »

Les contemplations (1856) . Un soir, dans le chemin je vis passer un homme Vêtu d’un grand manteau comme un consul de Rome, Et qui me semblait noir sur la clarté des cieux. Ce passant s’arrêta, fixant sur moi ses yeux Brillants, et si profonds, qu’ils en étaient sauvages, Et me dit : « J’ai […]
Intérieur

Les contemplations (1856) . La querelle irritée, amère, à l’œil ardent, Vipère dont la haine empoisonne la dent, Siffle et trouble le toit d’une pauvre demeure. Les mots heurtent les mots. L’enfant s’effraie et pleure. La femme et le mari laissent l’enfant crier. « D’où viens-tu ? — Qu’as-tu fait ? — Oh ! mauvais […]
À propos d’Horace

Les contemplations (1856) . Marchands de grec ! marchands de latin ! cuistres ! dogues ! Philistins ! magisters ! je vous hais, pédagogues ! Car, dans votre aplomb grave, infaillible, hébété, Vous niez l’idéal, la grâce et la beauté ! Car vos textes, vos lois, vos règles sont fossiles ! Car, avec l’air profond, […]
Églogue

Les contemplations (1856) . Nous errions, elle et moi, dans les monts de Sicile. Elle est fière pour tous et pour moi seul docile. Les deux et nos pensers rayonnaient à la fois. Oh ! connue aux lieux déserts les cœurs sont peu farouches ! Que de fleurs aux buissons, que de baisers aux bouches, […]
Je lisais. Que lisais-je ?

Les contemplations (1856) . Je lisais. Que lisais-je ? Oh ! le vieux livre austère, Le poème éternel ! — La Bible ? — Non, la terre. Platon, tous les matins, quand revit le ciel bleu, Lisait les vers d’Homère, et moi les fleurs de Dieu. J’épelle les buissons, les brins d’herbe, les sources ; […]
À qui donc sommes-nous

Les contemplations (1856) . A qui donc sommes-nous ? Qui nous a ? qui nous mène ? Vautour fatalité, tiens-tu la race humaine ? Oh ! parlez, cieux vermeils, L’âme sans fond tient-elle aux étoiles sans nombre ? Chaque rayon d’en haut est-il un fil de l’ombre Liant l’homme aux soleils ? Est-ce qu’en nos […]
Elle avait pris ce pli

Les contemplations (1856) . Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin De venir dans ma chambre un peu chaque matin ; Je l’attendais ainsi qu’un rayon qu’on espère ; Elle entrait, et disait : Bonjour, mon petit père ; Prenait ma plume, ouvrait mes livres, s’asseyait Sur mon lit, dérangeait mes papiers, et […]
Je respire où tu palpites

Les contemplations (1856) . Je respire où tu palpites, Tu sais ; à quoi bon, hélas ! Rester là si tu me quittes, Et vivre si tu t’en vas ? A quoi bon vivre, étant l’ombre De cet ange qui s’enfuit ? A quoi bon, sous le ciel sombre, N’être plus que de la nuit […]
À quoi songeaient les deux cavaliers

Les contemplations (1856) . La nuit était fort noire et la forêt très-sombre. Hermann à mes côtés me paraissait une ombre. Nos chevaux galopaient. A la garde de Dieu ! Les nuages du ciel ressemblaient à des marbres. Les étoiles volaient dans les branches des arbres Comme un essaim d’oiseaux de feu. Je suis plein […]
Elle était déchaussée, elle était décoiffée

Les contemplations (1856) . Elle était déchaussée, elle était décoiffée, Assise, les pieds nus, parmi les joncs penchants ; Moi qui passais par là, je crus voir une fée, Et je lui dis : Veux-tu t’en venir dans les champs ? Elle me regarda de ce regard suprême Qui reste à la beauté quand nous […]
Je sais bien qu’il est d’usage

Les contemplations (1856) . Je sais bien qu’il est d’usage D’aller en tous lieux criant Que l’homme est d’autant plus sage Qu’il rêve plus de néant ; D’applaudir la grandeur noire, Les héros, le fer qui luit, Et la guerre, cette gloire Qu’on fait avec de la nuit ; D’admirer les coups d’épée, Et, la […]
À un poète aveugle

Les contemplations (1856) . Merci, poète ! – au seuil de mes lares pieux, Comme un hôte divin, tu viens et te dévoiles ; Et l’auréole d’or de tes vers radieux Brille autour de mon nom comme un cercle d’étoiles. Chante ! Milton chantait ; chante ! Homère a chanté. Le poète des sens perce […]
Elle était pâle, et pourtant rose

Les contemplations (1856) . Elle était pâle, et pourtant rose, Petite avec de grands cheveux. Elle disait souvent : je n’ose, Et ne disait jamais : je veux. Le soir, elle prenait ma Bible Pour y faire épeler sa soeur, Et, comme une lampe paisible, Elle éclairait ce jeune coeur. Sur le saint livre que […]
Jeune fille, la grâce emplit tes dix-sept ans

Les contemplations (1856) . Jeune fille, la grâce emplit tes dix-sept ans. Ton regard dit : « Matin, » et ton front dit : « Printemps. » Il semble que ta main porte un lys invisible. Don Juan te voit passer et murmure : « Impossible ! » Sois belle. Sois bénie, enfant, dans ta […]
Aux arbres

Les contemplations (1856) . Arbres de la forêt, vous connaissez mon âme ! Au gré des envieux la foule loue et blâme ; Vous me connaissez, vous ! — vous m’avez vu souvent, Seul dans vos profondeurs, regardant et rêvant. Vous le savez, la pierre où court un scarabée, Une humble goutte d’eau de fleur […]
En écoutant les oiseaux

Les contemplations (1856) . Oh ! Quand donc aurez-vous fini, petits oiseaux, De jaser au milieu des branches et des eaux, Que nous nous expliquions et que je vous querelle ? Rouge-gorge, verdier, fauvette, tourterelle, Oiseaux, je vous entends, je vous connais. Sachez Que je ne suis pas dupe, ô doux ténors cachés, De votre […]