Sommaire
Informations
Titre complet
Les Contemplations
Première publication
1856
Genre
Recueil de poésies
lieu d'écriture
Recueil de poésies
biographie
Victor Hugo
- 1802
- 1885
Le sang mêlé
Il y avait, dans ce berceau, deux France qui ne s’aimaient plus. Nous étions en février 1802, à Besançon, vieille ville de pierre grise que l’hiver tenait dans ses neiges. Le siècle avait deux ans. Loin de là, un homme sorti de rien était en train de refermer sur la France la grande convulsion commencée en 1789 : on avait guillotiné le roi, proclamé la République, tremblé sous la Terreur, et voilà que le pays se cherchait un maître. Bonaparte serait consul à vie cette année-là. Le monde ancien était mort ; le monde neuf ne savait pas encore quel visage il prendrait. C’est dans cet entre-deux qu’une femme, au troisième étage d’une maison de la place Saint-Quentin, mit au monde son troisième fils.
Cette femme, c’était Sophie Trébuchet. Elle avait trente ans. Née à Nantes en 1772, orpheline de bonne heure, élevée par une tante puis par un tuteur qui la laissait lire à sa guise, elle avait pris dans Voltaire un esprit sec et libre, une défiance tranquille envers les prêtres. Nantes l’avait faite ainsi, ville de mer et de négoce, ouverte aux idées neuves, mais posée aux portes de cette Vendée que la Révolution venait de noyer dans le sang. Sophie avait vu cela de tout près. Elle en gardait une horreur froide des principes qui tuent et une tendresse obstinée pour les vaincus. Elle était devenue royaliste comme on prend le parti des morts, par fidélité plus que par foi. C’était une âme close, une volonté droite comme une lame, et elle regardait le siècle nouveau sans indulgence.
Elle contemplait à présent ce nourrisson qu’elle n’osait croire viable. Elle avait déjà donné le jour à deux garçons, Abel et Eugène ; celui-ci ne pesait presque rien, ne criait pas, semblait fait d’un reste. On raconta plus tard qu’on l’avait mesuré à la longueur d’un couteau. Sophie ne disait rien, mais quelque chose en elle veillait sur cette petite vie improbable avec une ténacité que les années ne démentiraient pas. Elle ne pouvait pas savoir que cet enfant qu’un souffle paraissait devoir emporter vivrait quatre-vingt-trois ans et porterait le plus grand nom de son siècle. Elle savait seulement qu’il était là, fragile, et qu’il fallait le garder.
Le père, lui, s’appelait Léopold Hugo, et il avait alors trente-huit ans. Fils d’un menuisier de Nancy, engagé à quinze ans dans les armées de la Révolution, il s’était fait tout seul, à la force du courage et du sabre, gravissant un à un les grades que l’ancienne France eût réservés aux fils de comtes. C’était un colosse, sanguin, jovial, de ceux qui remplissent une pièce en y entrant. Il aimait la table, le vin, le rire, les femmes, et cette armée qui l’avait tiré de rien. La Révolution ne lui avait pas donné qu’un métier : elle lui avait donné une place dans le monde et une raison de vivre. Il en garderait une fidélité de reconnaissance, à la République d’abord, puis à l’homme qui en avait ramassé l’épée, cet empereur qui montait et sous lequel il ferait toute sa carrière, jusqu’au grade de général. Là où d’autres voyaient un usurpateur, Léopold voyait le couronnement d’une aventure dont il avait été l’un des soldats. On ne raisonne pas une telle fidélité ; on la porte dans son sang.
Entre ces deux êtres qui se tournaient déjà le dos, il y avait un troisième personnage, et celui-là marchait dans l’ombre.
C’était Victor Fanneau de Lahorie, général, ancien chef d’état-major, un républicain de la vieille roche qui n’avait pas pardonné à Bonaparte de s’être fait empereur. Il avait jadis protégé la carrière de Léopold ; il était devenu, depuis, le proche de Sophie. Trop proche, murmurait-on, et l’Histoire n’a jamais tout à fait percé ce que Sophie taisait. Ce qui est sûr, c’est qu’il comptait pour elle plus qu’aucun autre. Lorsque naquit ce troisième fils, ce fut lui qu’on choisit pour parrain, et c’est son prénom qu’on donna à l’enfant. Ainsi le fils d’un officier de l’Empire fut nommé Victor, du nom d’un homme que cet Empire ferait bientôt fusiller.
Voilà de quoi cet enfant était fait. D’un père qui disait oui au siècle avec toute sa chaleur et d’une mère qui lui disait non avec toute sa raison. D’une gloire militaire et d’un deuil royaliste. D’une fidélité et d’une révolte, mêlées dans le même sang sans jamais se confondre. Toute sa vie, deux voix se disputeraient en lui, et il n’en ferait taire aucune. On l’appellerait versatile parce qu’il serait tour à tour royaliste, bonapartiste, puis républicain ; mais il ne trahissait rien, il obéissait seulement aux deux France qui l’avaient fait. Les hommes d’une seule voix deviennent des partisans. Il faut, pour faire les poètes, avoir porté en soi deux patries ennemies.
Il y avait encore ceci, qui compte pour comprendre l’homme. Ni Léopold, façonné par les Lumières et la caserne, ni Sophie, la voltairienne, ne tenaient à la religion. L’enfant grandirait sans messe, sans catéchisme, sans première communion, chose rare dans cette France encore toute catholique. Nul prêtre ne poserait la main sur cette âme ; elle resterait libre, vierge de tout dogme. Cet homme qui n’avait reçu aucune croyance toute faite passerait sa vie entière à s’en forger une, immense et tâtonnante, peuplée d’ombres et de clartés. Il finirait par parler de Dieu comme personne à son siècle, et ce serait peut-être parce que personne, dans son enfance, ne le lui avait appris.
Le nourrisson trop pâle dormait, ignorant tout de ce qui l’entourait. Il ignorait le siècle qui commençait, la discorde de ses parents, la guerre qui rôdait aux frontières. Il ignorait surtout que le parrain dont il portait le nom vivait déjà sous la menace de la police impériale. Dans quelques années, Sophie cacherait le proscrit dans les bâtiments d’un vieux couvent parisien où elle s’installerait avec ses fils ; le petit Victor jouerait à ses pieds sans savoir qui il était. Puis un matin, on emmènerait cet homme. Il serait jugé, condamné, fusillé. Et bien plus tard seulement, l’enfant devenu homme comprendrait que son berceau avait été posé sur un secret que sa mère emporta dans la tombe.
Le jardin et la guerre
Un homme vivait caché dans un jardin de Paris. Et ce jardin, c’était celui des Feuillantines, un ancien couvent du faubourg Saint-Jacques où Sophie Hugo était venue s’installer avec ses trois fils en juin 1809. Le lieu tenait du paradis. Derrière de hauts murs couverts de lierre s’étendait un vaste terrain redevenu sauvage, avec des allées folles, des bosquets, un vieux puisard en ruine, une chapelle écroulée que les herbes avaient reprise. Pour trois garçons de dix, huit et sept ans, c’était un royaume. Victor y courut ses plus belles années. Il y garderait toute sa vie le souvenir d’un âge d’or, et bien plus tard, dans Les Contemplations, il chanterait ce jardin comme on pleure un pays perdu.
Mais ce paradis avait un secret. Au fond, dans la sacristie effondrée de la chapelle, on avait porté un lit, une table, deux chaises. Un homme s’y tenait, qui ne sortait qu’à la nuit. Les enfants le connaissaient : on le leur avait présenté comme un parent, un certain monsieur de Courlandais, et il partageait leurs jeux et leurs repas. Ils ignoraient son vrai nom. C’était le parrain de Victor, ce général Lahorie dont le jeune Hugo portait le prénom, et que l’Empire traquait depuis des années.
La menace s’était refermée sur lui peu à peu. Ancien chef d’état-major de Moreau, compromis dans la disgrâce de son chef, condamné, il fuyait de refuge en refuge ; Sophie l’avait caché là, au fond de son jardin. Pour les garçons, il ne fut pas seulement un hôte : il se fit leur maître. Il leur apprit le latin, leur ouvrit Tacite et Virgile, forma leur esprit. Auprès de Victor surtout, il montrait une tendresse particulière ; il aimait le lancer très haut en l’air et le rattraper dans ses bras, à la grande frayeur de la mère et à la grande joie de l’enfant. Ce proscrit fut le premier vrai père de l’enfant, plus présent que le père véritable, ce général lointain qui guerroyait aux quatre coins de l’Europe. Cela dura jusqu’au 30 décembre 1810.
Ce soir-là, on était à table. On sonna à la grille. La police impériale avait fini par retrouver la trace du fugitif ; le ministre Savary avait tendu son piège, et une trahison fit le reste. On emmena Lahorie. L’enfant vit disparaître dans la nuit l’homme qui l’avait tenu sur les fonts et qui lui avait appris à lire les Anciens. La veille encore, le général lui avait remis un petit volume de Tacite, que Hugo garderait précieusement jusqu’à sa mort. Il ne le reverrait jamais. Lahorie fut jeté au donjon de Vincennes, où il resta près de deux ans sans être jugé.
Cette scène marqua l’enfant pour toujours. Il avait huit ans. Il venait de comprendre, sans savoir encore mettre des mots dessus, qu’un pouvoir pouvait entrer chez vous la nuit et emporter un homme qu’on aimait. De cette ombre de proscrit passée sur sa tête, Hugo ferait plus tard l’une des racines de son œuvre entière : le refus de l’arbitraire, la haine des pouvoirs qui écrasent, la fidélité aux vaincus. Le petit garçon des Feuillantines portait déjà, sans le savoir, le futur adversaire de tous les Empires.
L’année n’était pas finie que la vie bascula de nouveau. Le père, là-bas en Espagne, montait en grade et en fortune. Léopold Hugo servait le roi Joseph, ce frère de Napoléon que l’on avait fait roi d’Espagne, et il gouvernait à présent des provinces entières ; on l’avait fait comte. Sur la demande du roi Joseph, Sophie se décida à traverser l’Europe pour le rejoindre à Madrid, avec ses trois fils. Les enfants, enthousiastes, se mirent à apprendre l’espagnol ; on glissa deux dictionnaires dans les bagages. En mars 1811, on quitta Paris.
Le voyage fut effroyable. L’Espagne n’était pas une terre de gloire : c’était un pays en guerre, soulevé tout entier contre l’occupant français. Les villages étaient morts, désertés, les portes closes au passage des voyageurs français ; sur les routes rôdaient les embuscades de la guérilla. Il fallait de fortes escortes armées pour franchir les cols. L’enfant traversa ainsi une Espagne de couvents noirs, de villes fortes, de potences dressées au bord des chemins, de grands noms sonores qui résonnaient comme des vers. Il vit un pays farouche et magnifique, et il ne l’oublierait jamais. De ce voyage naîtrait, des années plus tard, toute une part de son œuvre : l’Espagne d’Hernani et de Ruy Blas, ces drames pleins de castille et de fierté, sortirent des yeux de cet enfant de neuf ans qui écrivait déjà son nom à l’espagnole, « Bittor », sur la page de garde de son Tacite.
À Madrid, l’accueil fut froid. Léopold, qui vivait avec sa maîtresse, ne s’attendait pas à voir débarquer sa femme et supporta mal ce qu’il tenait pour une intrusion. Le ménage était mort depuis longtemps ; les retrouvailles achevèrent de le tuer. Le père usa de son droit : il plaça ses trois fils au collège des nobles, une institution religieuse de la calle Hortaleza, et prévint Sophie qu’il ne lui verserait plus rien. Abel, l’aîné, en sortit vite, devenu page du roi Joseph ; les deux plus jeunes, Eugène et Victor, y passèrent le rude hiver de 1811. Ce fut un temps dur. Le collège n’était pas chauffé, la disette régnait dans Madrid affamée par la guerre. De hauts murs gris, de vastes salles glacées, des dortoirs presque vides où une poignée de pensionnaires grelottait sous cent cinquante crucifix. Au petit matin, un bossu passait entre les lits et réveillait les enfants à coups de cloche ; on se lavait à l’eau froide dans des auges de pierre. Les jeunes nobles espagnols, hautains, s’appelaient entre eux par leurs titres comme les héros du Cid ; ils surnommaient Victor « le baron », ce qui l’agaçait et le flattait à la fois. Il s’y fit des ennemis, dont il se souviendrait : tel élève détesté deviendrait, dans Cromwell, le fou Elespuru ; tel autre, qui avait blessé Eugène, resterait l’espion Gubetta de Lucrèce Borgia. De cet hiver espagnol, Hugo garda pour toujours des habitudes qui étonneraient ses invités de Guernesey : mêler à midi tous ses plats en un pot-pourri à l’espagnole, et se laver le matin à l’eau glacée.
Sophie ne resta pas. Elle n’aimait plus son mari, elle rongeait son frein loin de Paris, et une inquiétude la tenaillait : là-bas, dans le donjon de Vincennes, Lahorie attendait toujours son jugement. Elle voulait rentrer. Au début de mars 1812, elle reprit la route de France avec Eugène et Victor. Le retour fut aussi périlleux que l’aller ; à Vitoria, la guérilla bloqua le convoi, et il fallut attendre une nouvelle escorte pour franchir les montagnes de Biscaye.
En avril, la mère et ses deux plus jeunes fils étaient de retour aux Feuillantines. Le jardin les attendait, avec ses allées folles et sa chapelle en ruine désormais vide. Mais le paradis n’était plus le même. La chapelle du fond restait vide, et Lahorie, quelque part dans Paris, attendait au secret un jugement qui ne venait pas. L’enfant reprit ses jeux dans les allées ; il ignorait que l’année qui s’ouvrait emporterait pour toujours l’homme qui l’avait bercé dans ce jardin idéalisé, et qu’elle lui apprendrait, à dix ans, ce que veut dire le mot injustice.
N'oubliez jamais !
L’automne 1812 fut celui du désastre. Tandis que la Grande Armée s’enfonçait dans les neiges de Russie, un général obscur, Malet, tenta dans Paris un coup insensé : il annonça la mort de l’Empereur et voulut, en une nuit, renverser le régime. Le complot avait besoin d’hommes ; on tira Lahorie de sa prison pour lui offrir un ministère. Il y crut quelques heures, le temps d’arrêter Savary, ce même Savary dont la police l’avait jadis traqué. Puis tout s’effondra. Le complot fut éventé, et le 29 octobre 1812, les conspirateurs furent condamnés au matin et fusillés le jour même, à quatre heures de l’après-midi, dans la plaine de Grenelle.
Le parrain de Victor tomba sous les balles et fut jeté dans une fosse commune.
Sophie ne cacha rien à ses fils. Elle les mena devant l’affiche blanche que le gouvernement avait placardée sur les murs de Paris, où s’étalaient les noms des suppliciés, et là, devant ce nom aimé livré au mépris public, elle leur dit trois mots : « N’oubliez jamais. » Victor avait dix ans. Il n’oublia pas. Cet homme qui l’avait bercé et lui avait mis Tacite entre les mains, rayé du monde en une après-midi par un pouvoir qui ne l’avait même pas jugé, ce fut sa première rencontre avec la révolte intérieure des belles âmes. Bien plus tard, l’enfant devenu l’adversaire de tous les Empires se souviendrait de cette affiche et de cette voix. On a voulu réduire cette blessure à l’origine de ses idées royalistes de jeunesse ; elle allait plus loin. Elle lui apprit qu’un pouvoir peut tuer un juste, et que le devoir des vivants est de tenir la mémoire des morts.
Il fallut quitter les Feuillantines. À la fin de 1813, la famille abandonna ce lieu de souvenirs et l’enfance heureuse se referma comme un livre. Le poète y reviendrait toute sa vie ; c’est ce jardin perdu qu’il rappellera, quarante ans plus tard, dans les vers déchirés de souvenir de son célèbre poème issu des Contemplations : « Aux Feuillantines ». Mais le paradis était clos. Le ménage des parents achevait de se défaire : le général Hugo vivait désormais ouvertement avec une autre femme, coupait les vivres à Sophie, réclamait la garde des fils et le divorce. Victor grandit dans cette guerre conjugale, l’œil sur sa mère aimée, le dos tourné à ce père lointain devenu presque un ennemi.
C’est ici qu’il faut regarder de plus près, car on se demande souvent d’où sort le prodige. Le génie d’un enfant de quinze ans ne peut être fortuit ; il se prépare, et celui de Victor eut ses artisans. Le premier fut Lahorie. Le proscrit ne s’était pas contenté de jouer avec les garçons : il s’était fait leur maître, leur ouvrant le latin, formant leur oreille et leur goût. Avec l’aide d’un vieux prêtre, Larivière, les deux plus jeunes furent bientôt capables de traduire les Anciens dans le texte. Voilà pour les Lettres. Mais Victor avait aussi, et c’est moins connu, une réelle aptitude aux sciences. Placé par son père dans une pension stricte qui préparait à Polytechnique, la pension Cordier située dans la Cour du Dragon à Paris, il excella en mathématiques, décrocha un accessit de physique au concours général, et cette rigueur des nombres ne le quitta jamais ; elle donnerait plus tard à ses vers cette architecture puissante, cette charpente géométrique mais inspirée des grandes interrogations de notre vaste monde, que les improvisateurs n’ont pas. Un esprit doublement doué, donc, pour le calcul et pour la rime. Restait le troisième ingrédient, le plus rare : une volonté de forçat. Cet enfant travaillait comme un possédé.
Or il ne travaillait pas seul. À ses côtés grandissait Eugène, son aîné de seize mois, et il faut s’arrêter sur ce frère, car son ombre pèsera lourd. Eugène aussi était doué. Eugène aussi écrivait, et bien. Les deux garçons partageaient tout : la même chambre, les mêmes maîtres, la même fièvre des vers, la même mère qu’ils vénéraient et dont ils quêtaient l’éloge. Longtemps ils marchèrent de front, émules plus que rivaux, deux jeunes poètes lancés dans la même course. Mais la course était inégale, et l’un des deux allait la perdre. Car il y avait entre eux cette différence qui ne se rattrape pas par la seule volonté : Victor était plus grand. Non par le travail seul, où Eugène l’égalait, mais par cette part que rien n’explique et qu’on appelle le génie. À mesure que les prix tombaient sur le benjamin, le cadet se sentait glisser dans l’ombre. Il n’y eut d’abord ni haine ni éclat, seulement une concurrence sourde, un frère qui voyait l’autre le dépasser et qui souffrait en silence de rester le second. La blessure était là, invisible, et elle ne demandait qu’à s’envenimer.
Victor, lui, allait bientôt donner à cette rivalité une preuve éclatante. Il versifiait partout, sur des cahiers qu’il enfermait à clé. Un maître d’études de la pension, le farouche Decotte, lui avait défendu ces jeux ; un jour, Decotte força le tiroir et convoqua l’élève devant tous ses vers étalés sur une table, comme un butin de crime. Le crime ne fit que grandir. Le 10 juillet 1816, sur l’un de ces cahiers interdits, un garçon de quatorze ans traçait la phrase qui allait devenir célèbre : « Je veux être Chateaubriand ou rien. »
Il ne tarda pas à être remarqué par ses pairs. En 1817, alors que Victor n’a que quinze ans, Eugène apprit par un journal que l’Académie française mettait au concours un poème sur le bonheur que procure l’étude. Il restait un mois avant la clôture ; pour aider son génie de frère, Eugène l’inscrivit et le jeune Victor s’y jeta et composa plus de trois cents vers. La pièce, encore toute classique, était d’une gravité et d’une sûreté qui frappèrent les juges — jusqu’à ce qu’un hémistiche les arrête net : « De trois lustres à peine ai vu finir le cours. » Trois lustres revenait à dévoiler son âge, un lustre équivalait à cinq ans. Un enfant de cet âge, si maître de son art ? L’Académie n’y crut pas et flaira l’insolence d’un canular. Le secrétaire perpétuel, Raynouard, écrivit que si vraiment l’auteur avait cet âge, l’institution lui devait un encouragement. Il fallut que Victor envoyât son extrait de naissance pour prouver l’invraisemblable. On ne lui donna pas le prix, mais une distinction qui le désignait déjà comme un prodige. À quinze ans, il avait forcé la porte de l’Académie ; à Eugène, qui concourait aussi, il n’échut rien de comparable, et le fossé entre les frères se creusa d’autant.
La gloire vint ensuite par degrés, et vite. Aux Jeux floraux de Toulouse, cette vénérable académie du Midi, le jeune homme rafla les plus hautes récompenses jusqu’au Lys d’or, pour des odes où flambait son royalisme. Là aussi, Eugène fut à l’origine de la diffusion de l’oeuvre de son frère. Le nom de Victor courait déjà dans les salons fidèles aux Bourbons. Mais le sacre véritable vint d’une seule bouche, celle qui faisait et défaisait les réputations. En 1820, l’assassinat du duc de Berry, héritier du trône, souleva la douleur du parti royaliste ; Victor y répondit par une ode remarquable que Louis XVIII récita, dit-on, devant ses intimes. Chateaubriand la lut, et laissa tomber sur son auteur deux mots qui allaient lui coller à la peau pour toujours : « un enfant sublime ». Le mot, cité dans un journal royaliste, fit le tour de Paris. À dix-huit ans, Victor Hugo était célèbre.
Sa mère, qui riait autrefois de Chateaubriand, ne riait plus depuis que Chateaubriand admirait son fils, et elle le poussa à aller remercier le grand écrivain. Sophie régnait encore sur cette vie ; elle était le juge de ses vers, l’idole de ses jours, le centre de tout. Elle ne pouvait deviner que deux forces montaient déjà, qui allaient lui disputer son fils et changer sa vie : dans l’ombre de la maison, un frère que la jalousie commençait à ronger ; et, non loin, dans un jardin voisin, une jeune fille brune qu’il avait connue enfant et qu’il regardait, depuis peu, autrement.
Deux serments
Victor embrassa sa mère, ce soir-là, et la trouva glacée. Sophie n’était plus. Une fluxion de poitrine, revenue pour la seconde fois, avait eu raison de cette femme pourtant dure au mal ; elle s’éteignit le 27 juin 1821, à quarante-neuf ans, dans l’appartement pauvre où la demi-solde du général l’avait reléguée. Victor avait dix-neuf ans. Il perdait bien plus qu’une mère. Il perdait le juge de ses vers, l’idole de son enfance, la seule autorité qu’il eût jamais aimée, l’être autour duquel toute sa vie s’était organisée. Le royalisme qu’il tenait d’elle, la ferveur, l’orgueil du nom, tout lui venait d’elle. Des années plus tard, dans son recueil de poèmes Les Feuilles d’automne, il chanterait cet amour que rien ne remplace, ce pain merveilleux qu’un dieu partage et multiplie. Pour l’heure, il n’avait pas de mots ; il avait une veillée funèbre et un vide immense.
Le père ne vint pas. Retenu à Blois, le général Hugo ne fit pas le voyage pour conduire au tombeau la femme dont il s’était séparé. Il fit mieux, ou pire : à peine trois semaines plus tard, le 20 juillet, il épousait Catherine Thomas, cette compagne de longue date que le deuil venait de rendre légitime. Les trois fils choisirent d’ignorer ce remariage ; ils ne le félicitèrent ni ne le blâmèrent. Entre le père et eux, cette disparition creusait un fossé de plus. Victor entrait dans la vie privé de la seule personne qui l’eût vraiment tenu, et brouillé avec le seul qui lui restât.
Vint alors le temps de la misère, et il faut s’y arrêter, car ces mois de dénuement ont compté dans l’homme autant que dans le poète. La chute de l’Empire avait ruiné les Hugo ; l’appui maternel n’était plus là pour tenir le peu qu’on avait, et le jeune homme découvrit la pauvreté vraie, celle qui ne se raconte pas mais qui se subit. Il logea sous les toits, dans une chambre glacée, compta ses sous, connut la faim et les hivers sans feu, la gêne de la redingote élimée, l’humiliation sourde de qui n’a pas de quoi. Ces choses-là ne s’effacent jamais d’une mémoire. Quarante ans plus tard, lorsqu’il peindra Marius dans Les Misérables, grelottant dans son galetas, lorsqu’il fera de la misère elle-même le personnage central d’un roman immense, ce ne sera pas une invention de romancier : ce sera un souvenir. L’homme qui plaidera toute sa vie pour les meurt-de-faim et les déshérités avait su, à vingt ans, ce que c’est que d’avoir froid et d’avoir honte. Mais ce dénuement eut aussi un effet inattendu : il le libéra. Tant que Sophie vivait, un obstacle se dressait devant son bonheur, car elle avait toujours refusé le seul mariage qu’il désirât. Cet empêchement venait de disparaître avec elle.
Car il aimait, et depuis longtemps. Elle s’appelait Adèle Foucher. C’était une jeune fille brune aux grands yeux, née en 1803, fille d’un greffier au tribunal, Pierre Foucher, vieil ami de la famille. Victor l’avait connue enfant, aux Feuillantines, du temps du jardin sauvage ; ils avaient joué ensemble sous les arbres, poussé les mêmes balançoires, et l’amitié des petits s’était transformée, avec les années. Le 26 avril 1819, c’est Adèle qui lui avouera la première son amour. Victor se confia sur cette attirance profonde réciproque. Mais tout les séparait : Sophie, qui jugeait cette petite bourgeoise indigne de son fils prodige, et le père d’Adèle, prudent, qui n’entendait pas donner sa fille à un poète sans le sou. On leur défendit de se voir. Alors, pendant des années, Victor écrivit. Il couvrit de lettres cette fiancée surveillée, des lettres brûlantes et jalouses qu’il signait « ton mari », plus de cent, où passait toute la violence d’un cœur de vingt ans. C’était un amour chaste et dévorant, contrarié, exalté par l’obstacle même.
La disparition de Sophie leva le premier verrou ; le talent de Victor leva le second. En 1822, il fit paraître une première version de son premier recueil, les Odes, qui connut aussitôt le succès : quinze cents exemplaires vendus en quatre mois. Le roi Louis XVIII, qui en possédait un, accorda au jeune auteur une pension de mille francs par an. La somme peut sembler modeste ; elle ne l’était pas. À cette époque, une cuisinière gagnait environ trois cent cinquante francs par an, un domestique cinq cents : la faveur royale valait donc le double des gages d’un serviteur, de quoi vivre chichement mais librement, de quoi surtout rassurer un futur beau-père. Devant tant de constance et cette gloire naissante appuyée par le trône, Pierre Foucher céda. On accorda enfin au poète la main qu’il réclamait depuis trois ans.
Le mariage fut célébré le 12 octobre 1822, en l’église Saint-Sulpice, avec Alfred de Vigny pour témoin. Faute d’argent pour un logement, le jeune ménage fut recueilli sous le toit des Foucher, à l’hôtel de Toulouse ; c’est là qu’il gagna, ce soir-là, sa première chambre conjugale. Le jeune homme touchait au sommet de son bonheur. Il épousait l’amour de son enfance, il était célèbre, il était libre.
On sait ce que fut cette nuit, car cet homme et les siens ont tant parlé de lui que rien, ou presque, n’est resté dans l’ombre. Victor avait vingt ans, et il était vierge : il avait voulu se garder pour Adèle jusqu’au mariage sacré, comme elle se gardait pour lui, et l’on peut trouver cela beau. Mais tout, dans leur amour, avait été jusque-là de l’ordre de l’âme. Pendant des années, ses lettres n’avaient parlé que d’étoiles, d’éternité, d’un attachement immatériel ; il ne l’avait embrassée sur les lèvres que trois semaines avant les noces, et elle tenait encore un tel baiser pour un péché. La jeune fille arrivait à cette nuit ignorante de tout, innocente comme au premier jour. Or ce garçon chaste portait en lui une vigueur que l’âge n’éteindrait jamais — on le verrait, passé quatre-vingts ans, encore dévoré par elle. Trois années de contrainte l’avaient concentrée, et elle se déchaîna d’un coup : cette nuit-là, il voulut prouver sa flamme neuf fois. C’était beaucoup, c’était trop, pour une enfant qui ne savait rien de la vie. Ce qui fut pour lui l’ivresse d’un amour enfin accompli fut pour elle une épreuve sans nom. Elle en garda un traumatisme profond, une meurtrissure qui la poursuivrait longtemps, disons toujours. Entre les deux époux, dès la première nuit, une fêlure s’était ouverte, que rien ne comblerait — et dans laquelle, un jour, un ami trop doux nommé Sainte-Beuve saurait se glisser. Mais nous n’en sommes pas là.
Ce jour de fête portait d’ailleurs une autre ombre, et celle-là avait un nom : Eugène.
Le frère cadet n’avait rien dit. Depuis des années, il regardait le benjamin le dépasser en tout, lui prendre la gloire, lui prendre la préférence maternelle, et voici qu’il lui prenait Adèle. Car Eugène aussi aimait la jeune fille. Il l’aimait en secret, en silence, de ce même amour d’enfance né dans le jardin des Feuillantines, et il lui fallut assister au triomphe de son frère, tenir son rang dans la noce, sourire au festin. C’était trop. Pendant le repas, on l’entendit prononcer des paroles sans suite ; son regard se perdait. Le soir, quand tout fut fini, sa raison sombra pour ne plus jamais revenir. Il fallut, peu après, l’enfermer. Il passerait le reste de son existence dans la nuit de l’aliénation, interné jusqu’à sa mort, en 1837. Le bonheur de l’un avait achevé de briser l’autre.
Ainsi s’ouvrait la vie d’homme de Victor Hugo, sur ce contraste qui serait la loi de toute son existence. Le même jour lui donnait une épouse et lui ôtait un frère ; la même noce mêlait les anneaux du mariage et les premiers cris de la démence. À vingt ans, orphelin, brouillé avec son père, marié à celle qu’il aimait et hanté par ce frère qu’il avait, sans le vouloir, précipité dans le gouffre, l’enfant du siècle devenait un homme. Le jardin du bonheur des Feuillantines était loin. Une autre histoire commençait, où il ne s’agirait plus de conquérir une femme ni un prix d’académie, mais de renverser un monde : celui des vieilles règles, du théâtre corseté, de la poésie en perruque. Le royaliste sage allait devenir, sans qu’on s’y attende, le chef de file d’une révolution : le romantisme.
Le père retrouvé
Victor n’avait presque pas connu son père. Pendant toute son enfance, le général Léopold Hugo n’avait été qu’une silhouette lointaine, un nom au bas des lettres, l’homme qui guerroyait en Espagne pendant que Sophie élevait seule ses fils, l’adversaire des mauvais jours, celui dont la vengeance l’avait enfermé en pension. La mère avait tout occupé ; le père n’avait été qu’une absence. Mais la mère n’était plus, et dans le vide qu’elle laissait, un homme s’avança que Victor regardait pour la première fois : ce père qu’il avait si peu vu.
Ce fut une découverte. Le général vivait retiré à Blois, remarié, vieilli, occupé de ses souvenirs et d’écriture — car lui aussi tenait la plume, composait des mémoires militaires, il aimait les vers. Le fils, en s’approchant, trouva non l’ennemi qu’on lui avait laissé croire, mais un homme chaleureux, un ancien brave, un conteur intarissable de la grande épopée. Et cet homme lui parla d’une autre France que celle de sa mère. Sophie lui avait légué le drapeau blanc, la fidélité aux rois, l’horreur de la Révolution. Léopold lui révéla le drapeau tricolore : ces armées qui, vingt ans durant, avaient parcouru l’Europe pour y porter, croyaient-elles, la liberté ; ce million d’hommes sortis du peuple ; ces grognards qui avaient laissé leur sang sur tous les champs de bataille du continent. Le général était l’un d’eux, un comte de l’Empire fait par Napoléon. À l’écouter, Victor se prit à rêver de cette gloire-là, qu’on lui avait jusqu’alors appris à mépriser.
La conversion fut lente. On ne renie pas en un jour la foi de son enfance, et Victor resta plusieurs années un royaliste fervent, pensionné du roi, chantre des Bourbons. Mais le doute était entré. Entre la France de sa mère et celle de son père, entre le lys et l’aigle, une part de lui commençait à pencher, sans qu’il l’avouât encore tout à fait. Il lui fallait un choc pour trancher. Ce choc vint en 1827.
Un matin de février, sous les galeries de l’Odéon, il ouvrit un journal et lut le récit d’une soirée à l’ambassade d’Autriche. Les maréchaux de Napoléon y avaient été conviés ; mais lorsqu’ils s’étaient présentés sous les titres que l’Empereur leur avait donnés — duc de Dalmatie pour Soult, duc de Trévise pour Mortier —, l’huissier autrichien, sur ordre, avait refusé de les annoncer autrement que par leurs noms nus. L’Autriche vaincue prenait sa revanche sur ces roturiers devenus ducs grâce à des victoires remportées contre elle. Victor lut cela, et une colère le prit. Ces maréchaux humiliés, c’étaient les compagnons de son père ; cet affront fait à l’épopée, c’était un affront à Léopold, et à travers lui à son propre sang. Le jeune royaliste rentra chez lui furieux, saisit sa plume, et écrivit d’un trait l’ode à la Colonne — celle de la place Vendôme, coulée dans le bronze des canons pris à l’ennemi. Il y célébrait les grognards, les vieux de la vieille, cette gloire française que nul étranger n’avait le droit de salir :
Ose-t-il, imprudent ! heurter tant de trophées ?
De ce bronze, forgé de foudres étouffées,
Chaque étincelle est un éclair !
L’ode parut dans le Journal des débats. Elle marquait un tournant que rien ne masquait plus : le poète du drapeau blanc venait de chanter l’Empire. Ce n’était pas encore la République, ni même l’opposition franche ; c’était le premier pas hors du camp de son enfance, le glissement vers cette jeunesse libérale qui bientôt le réclamerait pour chef. Hugo lui-même, plus tard, daterait de ces années la marche de sa conscience : royaliste en 1818, royaliste libéral en 1824, libéral en 1827. Chaque étape l’éloignait du trône et le rapprochait du peuple.
Le père, hélas, ne verrait pas la suite. Léopold mourut en 1828 à l’âge de cinquante-quatre ans, foudroyé par une apoplexie, au moment même où son fils venait de le retrouver et de se réconcilier avec sa mémoire. Victor perdait ce père deux fois : une première fois par l’absence de toute l’enfance, une seconde par la mort, juste après qu’il apprît à l’aimer. Il lui garderait une tendresse posthume, et donnerait un jour à l’un de ses plus fameux poèmes « Après la bataille » de son recueil La Légende des Siècles, ce vers où revit le vieux soldat de l’Empire, « mon père, ce héros au sourire si doux ». Mais l’année 1827 n’avait pas seulement scellé sa rupture avec le royalisme. Elle avait vu paraître autre chose, une préface de théâtre qui allait faire de lui, du jour au lendemain, le chef d’une armée d’un autre genre : celle des jeunes gens qui voulaient, eux aussi, renverser un ordre ancien.
La Bataille d'Hernani
Le père mort, restait alors la plume. Et c’est par le théâtre que la plume allait porter le coup le plus retentissant.
Depuis des années couvait chez Victor une idée fixe : le théâtre français dormait. Sur les scènes de la Comédie-Française, la tragédie régnait encore, telle qu’on la faisait trois siècles plus tôt, engoncée dans les trois unités qu’un poète du temps de Louis XIV avait fixées comme des dogmes. Tout devait tenir en un seul lieu, en une seule journée, autour d’une seule intrigue ; on ne tuait personne sur scène, on le racontait ; et les alexandrins se déroulaient, nobles et froids, sans qu’un mot du dehors, un mot de la vie, vînt jamais les troubler. Ce théâtre-là avait cessé de parler aux hommes qui avaient traversé la Révolution et l’Empire. Un colonel des armées napoléoniennes le dit un jour, tout net : depuis la retraite de Russie, la tragédie l’ennuyait. Ils étaient toute une génération dans ce cas.
Un jeune homme qu’il ne connaissait pas venait d’ouvrir la brèche. Alexandre Dumas, commis besogneux au bureau du duc d’Orléans, avait donné à la Comédie-Française un drame en prose, Henri III et sa cour, et la salle avait acclamé cette audace. Assis dans le public ce soir-là, il avait regardé triompher un autre que lui. Victor alla féliciter l’inconnu, et l’inconnu devint un ami. Mais une résolution s’était formée en lui : à son tour, maintenant.
Il l’avait d’ailleurs déjà tenté. Dès 1827, il avait écrit Cromwell, un drame énorme, cinq mille vers, des dizaines de personnages, une pièce absolument injouable qui l’avait emporté au-delà de toute mesure. Talma, le plus grand acteur du temps, lui avait demandé une pièce ; Talma mourut avant de la jouer. Peu importait, au fond, qu’on ne pût la monter. Ce qui comptait, c’était la préface qu’il mit en tête lorsqu’il la publia. Là, dans ces pages, un homme de vingt-cinq ans osait dresser l’acte d’accusation du théâtre classique et proclamer les lois d’un art nouveau. Que le drame mêlât tout, comme la vie mêle tout : le sublime et le grotesque, le rire et les larmes, le roi et le bouffon. Que l’on jetât par-dessus bord les unités de temps et de lieu, ces cages. Que la scène redevînt le miroir large où la nature entière pût se regarder. La préface de Cromwell fit plus de bruit que bien des pièces jouées. Les jeunes gens la lurent comme un manifeste ; ils y reconnurent leur propre impatience mise en formules éclatantes. Sans qu’aucune de ses pièces n’eût encore paru sur une scène, il était devenu le chef d’une armée.
Il fallait maintenant livrer bataille. Il écrivit une pièce faite pour être jouée, celle-là : Marion de Lorme, l’histoire d’une courtisane sous Louis XIII, un roi faible, dominé par son cardinal, tout occupé de chasse. La Comédie-Française l’accepta avec enthousiasme. Et la censure de Charles X l’arrêta net. Les censeurs avaient flairé le danger : ce Louis XIII veule et gouverné, n’était-ce pas Charles X lui-même qu’on donnait à voir ? La pièce fut interdite. Le poète courut chez le ministre, en vain, puis obtint une audience du roi à Saint-Cloud, en vain encore. Charles X, courtois, inébranlable, ne céda pas. Mais il offrit une compensation : une pension nouvelle de quatre mille francs, qui venait s’ajouter aux deux mille qu’il touchait déjà. C’était considérable — un employé de ministère gagnait cent francs par mois, et lui vivait encore petitement dans son logement de la rue Notre-Dame-des-Champs. Il refusa. Avec une dignité qui fit aussitôt le tour des journaux, le jeune homme sans fortune écrivit au roi qu’il ne prendrait pas cet argent. On lui interdisait sa pièce ; il n’allait pas se laisser acheter le silence. Le poète que les Bourbons avaient pensionné, décoré, invité à leur sacre, venait de leur tourner le dos.
L’interdiction, loin de l’abattre, le lança. En quelques semaines, l’automne venu, il écrivit un autre drame. Il le tira d’une Espagne de rêve et idéalisée, la sienne, celle de son enfance : Hernani. Un proscrit, un bandit d’honneur qui aime doña Sol, laquelle est promise à son vieil oncle, tandis qu’un troisième homme la convoite encore, et ce troisième est le roi d’Espagne, le futur Charles Quint. De l’amour, de la vengeance, de l’honneur, et par-dessus tout une versification qui faisait éclater le vieil alexandrin, l’enjambait, le disloquait, le faisait parler comme on parle. La Comédie-Française reçut la pièce. Cette fois, on la répéterait. Cette fois, on la jouerait.
Les répétitions, dès l’hiver, tournèrent à l’épreuve de force. La grande Mademoiselle Mars, gloire de la maison, cinquante et un ans, devait jouer la jeune et fraîche doña Sol qui en a dix-sept — car on distribuait les rôles selon la notoriété, non selon l’âge, et Firmin, quadragénaire, serait Hernani. Elle butait sur un vers. Doña Sol devait dire à Hernani : « Vous êtes mon lion superbe et généreux. » Mon lion ! L’actrice trouvait le mot trivial, indigne de la scène. Chaque jour, au même moment, elle s’avançait vers la rampe, mettait la main en visière comme si elle cherchait l’auteur qu’elle savait présent depuis deux heures. « Monsieur Hugo est-il là ? » Il était là. Il venait à chaque répétition, en plein hiver, dans un théâtre glacé où l’on avait posé un brasero sur le plateau ; le froid était tel qu’il s’y rendait en pantoufles pour ne pas glisser. « Monsieur Hugo, je sais que ce vers ne passera pas. » Il tenait bon. Le vers passerait ; s’il ne l’avait pas cru, il ne l’aurait pas écrit. Au bout de huit ou dix reprises de la même scène, il finit par monter sur le plateau et proposer à l’actrice de lui reprendre le rôle pour le confier à une débutante qui avait l’âge, elle, de doña Sol. Jamais, répondit Mademoiselle Mars ; personne à Paris ne le jouerait mieux qu’elle. Elle le joua. Mais le soir de la première, elle ne dit pas « mon lion ». Elle dit « mon Seigneur ».
Car ce soir-là, on l’attendait. Tout Paris savait que la pièce serait une bataille avant d’être un spectacle. Les extraits circulaient d’avance, les parodies s’annonçaient déjà, la presse chauffait les esprits. Il refusa la claque professionnelle du théâtre, ces applaudisseurs à gages qui penchaient d’ordinaire du côté des classiques. À la place, il leva sa propre armée. Ses amis se répandirent dans Paris, dans les ateliers de peinture et de sculpture, pour recruter la jeunesse. On distribuait de petits carrés de papier rouge portant, tracé de sa main, un mot espagnol : Hierro, le fer. C’était le mot de ralliement, le mot de passe de la troupe, une devise castillane à la mesure du héros — être, dans le combat, franc, brave et fidèle comme l’épée.
Et l’on prépara la bataille chez lui, dans le petit appartement de la rue Notre-Dame-des-Champs, penché sur le plan de la salle comme sur une carte d’état-major, distribuant à chacun son poste. On imagine la terreur des paisibles commerçants du rez-de-chaussée voyant monter par l’escalier étroit ces jeunes gens échevelés, chevelures jusqu’aux épaules, pourpoints de couleurs violentes, allures de chevaliers échappés du Moyen Âge. Le plus voyant de tous, un garçon de dix-huit ans nommé Théophile Gautier, s’était fait tailler pour l’occasion un gilet d’un rouge de muleta, qu’on n’oublierait jamais — quarante ans plus tard, on connaîtrait encore Gautier par ce gilet avant de le connaître par ses vers.
Le 25 février, dès une heure de l’après-midi, la jeune armée était devant le Théâtre-Français. On la fit entrer et on l’enferma pour éviter les bagarres avant l’heure ; les employés, du haut des balcons, l’accueillirent à coups d’ordures ; Balzac, dit-on, reçut un trognon de chou en pleine figure. Les jeunes gens attendirent des heures dans la salle vide, mangeant, buvant, chantant. Quand le vrai public arriva le soir, il découvrit avec effroi cette faune chevelue installée sur les banquettes. Le spectacle était autant dans la salle que sur la scène.
La légende a voulu que cette première fût un chaos de sifflets et de coups, une mêlée où chaque vers se prenait comme une redoute. La vérité est plus belle. Ce soir-là, la pièce l’emporta presque sans combat. La longue tirade du vieux Ruy Gomez, dans la galerie de ses ancêtres, qu’on attendait de pied ferme pour la siffler, avait été raccourcie de moitié : pris de court, les adversaires n’eurent pas le temps de passer du murmure au sifflet. Le très attendu « J’en passe, et des meilleurs » qui la terminait devint proverbial. Le monologue devant le tombeau de Charlemagne fut acclamé. Au dernier acte, quand le cor fatal retentit, quand doña Sol retomba morte sur le corps d’Hernani et que le rideau tomba sur eux pour toujours, un seul cri jaillit de la salle entière. Tout le monde se leva ; personne ne sortit. On porta l’auteur en triomphe jusque chez lui. Il avait vingt-huit ans, et il venait de gagner la plus éclatante victoire de sa jeune vie.
Le combat, le vrai, vint après. Les représentations suivantes furent le champ de bataille que la mémoire a résumé en une seule soirée : soir après soir, pendant quatre mois et près de quarante représentations, classiques et romantiques se disputèrent la pièce vers par vers, on sifflait, on hurlait, on riait, on venait aux mains, on interrompait le spectacle jusqu’à cent cinquante fois par soirée. Les parodies pullulaient sur les boulevards. Un jeune homme mourut en duel pour avoir défendu la pièce. Peu importait : la partie était gagnée. Le théâtre classique, qui régnait depuis trois siècles, venait de recevoir sa blessure mortelle, et toute une génération savait désormais à qui elle appartenait.
L’été de cette même année 1830, l’Histoire vint doubler la bataille littéraire. Charles X, ce roi qui n’avait rien appris ni rien oublié, poussa trop loin ; Paris se souleva en trois journées de juillet, et les Bourbons furent chassés pour toujours. Le poète eut un pincement de cœur pour le vieux roi qui l’avait pensionné. Mais tandis qu’il regardait autour de Notre-Dame, il vit monter partout les trois couleurs — le bleu, le blanc, le rouge — et il sut que c’étaient les couleurs de son père, ce père mort deux ans plus tôt et retrouvé trop tard. Le drapeau tricolore flottait sur la ville comme une réponse. Et pendant ces trois jours de canon, Adèle accoucha d’une petite fille. On la baptisa Adèle, comme sa mère. Le parrain qu’on choisit pour elle, à la demande de la mère, fut Sainte-Beuve.
Victor tenait alors la gloire à pleines mains. On l’acclamait au théâtre, on l’attendait ailleurs. Un éditeur redoutable venait de lui arracher un contrat : avant la fin de janvier 1831, il devait livrer un roman, un énorme roman dont le seul titre disait déjà l’ambition — Notre-Dame de Paris. Il s’y enferma, il écrivit, il n’entendit plus rien, ne vit plus rien de ce qui se tramait sous son propre toit, dans le regard que l’ami timide, disgracieux et chafouins, posait chaque jour sur sa femme.
Notre Dame et la trahison
Hugo s’était enfermé. Le lendemain de la révolution de Juillet 1830, alors que Paris pansait ses barricades, il avait fermé sa porte à double tour et pris sa plume. Un contrat le tenait à la gorge. Deux ans plus tôt, il avait promis à son éditeur Gosselin un grand roman ; il l’avait annoncé presque achevé alors qu’il n’existait pas encore, et il avait vécu depuis sur des délais rachetés l’un après l’autre. Maintenant l’éditeur menaçait de pénalités écrasantes. Il fallait livrer avant la fin de l’hiver un énorme manuscrit dont le seul titre disait déjà l’ambition : Notre-Dame de Paris.
Il avait commencé le 25 juillet, quelques jours avant que le canon des Trois Glorieuses ne fît fuir Charles X. La révolution l’avait interrompu — Hugo avait dû mettre sa famille à l’abri, confier ses papiers à son beau-frère, et dans ce remue-ménage il avait égaré un cahier de deux mois de notes. Puis la petite Adèle était née, au bruit des fusillades. En septembre, il s’était remis au travail, et cette fois rien ne l’arrêta. Il achetait une bouteille d’encre neuve, s’enveloppait dans une grande houppelande de laine pour n’être plus tenté de sortir, et il écrivait. Il écrivait comme on creuse. Le Paris du quinzième siècle montait sous sa plume, la cathédrale devenait un personnage, le sonneur difforme, la bohémienne, le prêtre dévoré. Le 14 janvier 1831, le livre était fini ; la bouteille d’encre l’était aussi, vidée jusqu’à la dernière goutte en même temps que la dernière ligne. Il songea un instant à intituler son roman Ce qu’il y a dans une bouteille d’encre.
Le livre parut le 16 mars. Il vint couronner ce que la scène et la poésie avaient commencé. En moins de deux ans, le même homme avait remporté la bataille du théâtre avec Hernani, chanté l’Orient dans un recueil de vers éclatants des Orientales, et donnait maintenant un roman qui allait faire de lui l’un des premiers conteurs de son temps. À vingt-neuf ans, il tenait les trois royaumes des lettres. On le lisait, on le jouait, on parlait de lui à l’étranger. Beaucoup commençaient à le nommer, tout simplement, le premier poète du siècle.
Et pendant qu’il bâtissait sa cathédrale de papier, il ne voyait rien de ce qui s’écroulait chez lui.
Il faut, pour comprendre, revenir à l’ami. Sainte-Beuve était entré dans la maison quelques années plus tôt, par la porte de l’admiration : critique encore obscur, il avait rendu compte des vers du poète de ses Odes, et de ce compte rendu était née une amitié réciproque si vive qu’elle ressemblait à un coup de foudre. Les deux hommes ne se quittaient plus. Le poète lui lisait chaque vers avant tout autre ; le critique lui apportait chaque article. Sainte-Beuve était laid, timide à l’excès, mal à l’aise avec les femmes qu’il n’avait jamais approchées ; il portait comme un secret honteux une infirmité de son corps.
Adèle, dans ces années-là, s’ennuyait et se taisait. Elle ne cessait de pleurer sans raison. Pourtant, rien ne pouvait manquer à son bonheur : elle aimait son mari, tout le monde le disait, et lui restait fidèle, insensible aux séductions que sa gloire et sa beauté mettaient à sa portée. Mais il travaillait le jour, courait le soir aux répétitions, aux réunions, aux devoirs d’un chef d’école ; il rentrait tard, très tard, la réveillait, ne s’apercevait pas qu’elle avait, comme toute femme, des choses au cœur dont elle eût voulu parler. Le confident qu’elle cherchait, elle le trouva dans le petit homme sombre assis dans un coin, qui l’écoutait, lui, et se découvrait heureux de l’écouter. Elle se découvrit heureuse d’être écoutée. Cet homme gauche trouva pour la première fois de sa vie une douceur à parler à une femme — et cette femme était la femme de son meilleur ami. Lorsque de telles choses se produisent sous un même toit, elles deviennent dangereuses ; et personne ne disait rien, ni elle, ni lui, ni surtout le mari, tout entier à son oeuvre et à ses vers.
Le coup vint un jour de décembre 1830. La petite servante frappa, annonça une visite malgré la consigne de ne pas déranger le maître, et ce, sous aucun prétexte : c’était Sainte-Beuve. Il entrait pour dire une seule chose, qu’il ne parvenait plus à taire. Il ne reviendrait plus. Pourquoi ? Parce qu’il aimait sa femme.
Le mur s’effondra d’un coup. Cet homme qui passait sa vie à sonder le cœur humain, qui le disséquait dans ses poèmes et ses pièces avec une finesse que nul n’égalait, cet homme n’avait rien vu de ce qui se jouait dans sa propre maison. L’aveu le trouva désarmé. Sainte-Beuve, embarrassé, s’empressait de le rassurer : Adèle n’avait rien dit, elle se tenait à l’écart de tout cela, il ne s’était rien passé. Et le mari voulut être rassuré. Il se dit que c’était un orage, un moment à traverser, qu’il avait été trop loin de sa femme et qu’il saurait revenir vers elle.
Ce qui suivit est le plus étrange, et le plus révélateur. Dans les lettres que les deux hommes échangèrent au fil des jours, car ils s’écrivaient, faute d’oser se parler, on voit peu à peu paraître une vérité difficile à croire : le poète avait plus peur de perdre l’ami que la femme. Il ne croyait pas qu’il perdrait Adèle ; il croyait qu’il perdait Sainte-Beuve, ce lecteur unique, ce miroir, cette voix qui lui disait « change ceci » avant que le monde ne le lût. Et de jour en jour, de lettre en lettre, il en vint à ce renversement stupéfiant : puisque Sainte-Beuve avait parlé, se disait-il, puisqu’il s’était délivré en avouant, alors il était guéri, tout était fini, on pouvait repartir sur de nouvelles bases — et l’ami pouvait revenir. C’est le mari lui-même qui rouvrit sa porte. C’est lui qui, par crainte de la solitude, rappela l’homme qui aimait sa femme.
Hugo crut sauver son amitié ; il scella son malheur. Sainte-Beuve revint. Il louerait bientôt une chambre, non loin, et le fil qui liait cette femme et cet homme continuerait de se tendre, dans l’ombre, vers ce que le poète refusait de nommer. Le pire, pour lui, ne serait pas la faute qu’il n’osait imaginer. Le pire, il l’écrivit lui-même : le malheur d’un homme qui aime et qui sait qu’il n’est plus aimé. Toute sa vie, il avait tout placé sur cette femme épousée vierge, gardée, adorée. Et maintenant c’était elle qui se détournait, elle qui refusait son lit, elle qui n’était plus qu’une amie lointaine sous le même toit.
On le disait alors l’homme le plus heureux du monde. On l’acclamait, on le lisait d’un bout de l’Europe à l’autre, la gloire montait autour de lui comme une marée. Nul ne savait qu’au même moment, derrière la porte fermée où il avait écrit sa cathédrale, cet homme comblé sombrait dans la solitude et la souffrance atroce émanant de la pire des trahisons.
Juliette Drouet
C’était l’hiver 1833. Hugo avait écrit une pièce nouvelle, Lucrèce Borgia, un drame en prose tiré de cette fille de pape dont le nom seul évoquait le poison et l’inceste — une monstresse, mais qu’un amour de mère venait racheter au dernier acte. Il la donnait au théâtre de la Porte-Saint-Martin, hors de la Comédie-Française avec laquelle il était en guerre depuis qu’un procès l’avait dressé contre elle. Le 2 janvier, il vint lire son texte aux comédiens réunis en cercle. Parmi eux, une jeune femme de vingt-six ans à qui l’on avait confié un rôle minuscule, dix répliques, celui de la princesse Negroni. Elle s’appelait Juliette Drouet. Il lisait, et elle le dévorait des yeux.
Elle venait de loin. Née à Fougères, en pleine terre bretonne, orpheline de père et de mère avant ses deux ans, élevée par un oncle dont elle avait pris le nom, elle était de ces beautés que la vie jette tôt hors de leur chemin. Un couvent parisien, puis le grand monde des ateliers : à dix-huit ans elle avait posé pour le sculpteur James Pradier, qui l’avait faite mère d’une petite fille, Claire, avant de la laisser. Comédienne médiocre en Belgique puis à Paris — le théâtre était pour elle moins une vocation qu’un alibi de revanche sociale —, elle avait vécu du luxe que des hommes riches lui offraient, et des dettes que ce luxe entraînait. On l’appelait une femme entretenue. Elle était superbe, elle le savait, et ce jour-là, écoutant lire cet homme jeune et déjà illustre, elle dut se dire qu’elle l’aurait.
Ce ne fut pas si simple, et c’est là qu’il faut le regarder, lui. Elle tournait autour de lui pendant les répétitions, éclatante, spirituelle, offerte ; et il restait paralysé. Il n’avait jamais connu de femme que la sienne. Il ne savait pas aborder une femme, il ne savait pas les mots, les gestes ; ses fiançailles s’étaient nouées seules, un soir de jardin, quinze ans plus tôt. Et sous le poète il y avait un bourgeois, profondément, définitivement, un homme de son siècle pour qui l’actrice était l’image même de la perdition. Cet homme que le monde entier commençait à nommer le premier de son temps tremblait devant une petite comédienne sans vocation de vingt-six ans.
Lucrèce Borgia triompha. Ce fut, pour une fois, un succès total sans siffleurs — les trente premières représentations rapportèrent près de quatre-vingt-cinq mille francs, un chiffre que le théâtre n’avait jamais connu. La foule reconduisit l’auteur jusque chez lui. Et Juliette, qui avait bien joué son petit rôle et recueilli les premières bonnes critiques de sa vie — les premières et les dernières —, attendait. Il vint la féliciter, il revint le lendemain, il revint chaque soir, sans arrière-pensée. Elle n’avait jamais vu cela : un homme qui attendait. Généralement, ses prétendants n’étaient pas aussi patients ni aussi scrupuleux. Ce fut seulement au bout de plusieurs soirs qu’il la prit dans ses bras. Et la nuit décisive fut celle du 16 février 1833. C’est ce soir-là que Juliette entra dans la vie d’Hugo, qu’elle entra dans l’histoire tout court.
Et cette nuit d’ivresse, il ne l’oublierait plus. Chaque année, à la même date, il lui écrirait pour la lui rappeler, évoquant tour à tour un moment de cette première étreinte ; elle collectionnait ces hommages dans un livre qu’elle appelait son livre rouge. Bien plus tard, dans son grand roman des pauvres, il donnerait cette date, le 16 février, pour jour de noces à ses deux amants, Marius et Cosette. Au matin, Juliette et Victor s’étaient trouvés fous l’un de l’autre. Elle savait de la vie tout ce qu’il en ignorait ; et lui découvrait, émerveillé, qu’il portait en lui des ardeurs dont il ne s’était pas cru capable, et que c’était elle qui les éveillait.
Le couple était né. Il ne fut jamais question qu’il quittât sa femme — le divorce n’existait pas, et surtout il y avait ses quatre enfants, qui étaient toute sa vie. Juliette dut le comprendre. Elle avait d’abord cru pouvoir garder, comme tant de femmes de son ancienne condition, l’amant sérieux qui paie à côté de l’amour vrai. Et puis, très vite, elle choisit. Elle qui aimait les toilettes, les meubles, les tapis, les bijoux, les bibelots, elle abandonna tout. Elle renvoya ses amis, quitta le monde, se retira dans deux pièces pauvres d’une rue pauvre, et se voua à lui seul comme on entre en religion. Elle renonça au théâtre. Elle passerait désormais ses journées à l’attendre — il venait le soir, une heure, et repartait vers sa famille — et, en l’attendant, elle écrivait.
Elle écrivait chaque jour, parfois deux fois, parfois davantage. En cinquante années, elle lui adresserait quelque vingt-deux mille lettres. On pourrait croire à vingt-deux mille redites d’un même « je t’aime ». Ce serait mal connaître cette Bretonne sans instruction sortie du peuple : par le miracle de cet amour, elle devint l’une des plus grandes épistolières de la langue française, capable de dire mille fois la même tendresse sans se répéter jamais, avec des trouvailles qui font sourire et d’autres qui serrent la gorge.
Ce ne fut pourtant pas l’idylle qu’on imagine. Les premières années furent rudes. Elle traînait vingt mille francs de dettes — une fortune —, héritées d’un amant d’autrefois qui l’avait couverte de bijoux. Hugo les paya, mais en rechignant, car il n’était pas riche et gardait de la misère de sa jeunesse une avarice tenace, la peur que les siens connussent ce qu’il avait connu. Il lui répétait qu’il la relèverait, qu’elle était tombée dans le ruisseau et qu’il l’en tirait — et cette phrase, admirable la première fois, devint blessante à force d’être dite. Ils s’adoraient et se déchiraient. Quand il écrivit Marie Tudor et lui donna le rôle de Jane, cette femme au passé lourd que l’amour rachète — elle-même, trait pour trait —, elle le joua le soir de la première, en novembre 1833, sifflée, paralysée de peur au milieu des rivalités du théâtre ; on lui retira le rôle, et elle ne s’en remit jamais. Elle ne jouerait pratiquement plus.
Vint l’orage. Après une dispute plus cruelle que les autres, elle partit, en août 1834, emmenant sa petite Claire, jusqu’en Bretagne, chez sa sœur, décidée à ne plus le revoir. À peine en route, elle recommençait à lui écrire. Victor comprit, dans l’appartement vide, qu’il ne pouvait pas vivre sans elle. Il sauta dans la diligence, roula jour et nuit, la rejoignit à Brest ; elle lui ouvrit les bras, et le long chemin du retour scella leur union pour toujours. Cet été-là, il installa sa famille, comme chaque année, au château des Roches, chez son ami Bertin du Journal des débats, où les enfants couraient en paradis. Et non loin, dans un hameau, il logea Juliette. Le matin, il partait dans les bois par un côté, elle par l’autre ; ils couraient l’un vers l’autre jusqu’à une clairière, près d’un vieux châtaignier creux, et se jetaient dans les bras l’un de l’autre. Ce furent des heures qu’il chanterait toute sa vie.
Puis l’été finissait. Chacun rentrait chez soi — lui vers son grand appartement, sa femme, ses enfants ; elle vers ses deux pièces solitaires. Et elle recommençait à attendre. Elle attendrait ainsi cinquante ans, dans une exemplaire dévotion qui force le respect.
La noyade de Léopoldine
Chaque été, depuis dix ans, Victor partait. Un mois de voyage, toujours avec Juliette, qu’elle appelait son petit bonheur annuel. Cet été de 1843, il l’emmenait vers les Pyrénées et l’Espagne, ce pays de son enfance et de ses rêves, avant de remonter lentement, par étapes, vers le sud-ouest de la France. Il ne savait pas encore que ce voyage-là couperait sa vie en deux.
Sa fille aînée venait de se marier. Léopoldine — Didine, comme il l’appelait — était l’enfant qu’il chérissait plus que tout, une jeune fille fine, grave et douce, celle qui entrait chaque matin dans sa chambre pour lui dire bonjour, dérangeait ses papiers, riait, et repartait comme un oiseau. Quatre ans plus tôt, aux vacances de 1838, la famille avait séjourné chez les Vacquerie, armateurs du Havre qui possédaient une maison au bord de la Seine, à Villequier. Là, Léopoldine avait rencontré Charles, le fils aîné, et les deux jeunes gens s’étaient aimés. Hugo avait longtemps refusé. Il ne pouvait supporter l’idée de perdre cette enfant, de la voir quitter sa maison et ne plus la revoir que de loin en loin. Il fallut cinq ans, la patience d’Adèle qui préparait doucement son mari à cette séparation, et le bon sens de Juliette — la solitaire, celle qui savait penser à Hugo avant de penser à elle — pour lui rappeler que c’était le bonheur de sa fille. Le mariage fut célébré le 15 février 1843, à Saint-Paul, dans la plus stricte intimité. Pour ce jour, il avait écrit des vers.
Le jeune couple s’installa à Villequier. Et le 4 septembre, un lundi matin, vers dix heures, l’oncle de Charles, Pierre Vacquerie, un ancien marin, proposa d’aller par la Seine jusqu’à Caudebec, à une lieue de là, où Charles devait régler chez le notaire la succession de son père. Il venait de faire construire un canot neuf. Il emmenait son fils Arthur, un enfant de onze ans. Léopoldine, qui n’était pas encore habillée, renonça d’abord à les suivre. Puis, comme le départ tardait — Charles était revenu chercher des pierres pour lester le bateau —, elle changea d’avis : « Attendez-moi cinq minutes. » Elle monta. La mère de Charles les regarda s’éloigner et pensa qu’avec si peu de vent, on déjeunerait tard.
L’aller se passa sans encombre, lentement, la voile molle sur le fleuve calme. À Caudebec, le notaire, voyant que le vent tombait tout à fait, offrit sa voiture pour les ramener. Ils refusèrent ; ils préféraient l’eau. Au retour, entre deux collines, une bourrasque brusque s’abattit sur la voile et retourna le canot. Léopoldine, prise sous la coque, empêtrée dans ses vêtements, ne put se dégager. Charles était un nageur remarquable. Il plongea, remonta, replongea, une demi-douzaine de fois, s’acharnant à l’arracher au fleuve. Il n’y parvint pas. Et quand il comprit qu’elle était morte, il cessa de lutter et se laissa couler avec elle. Ils avaient dix-neuf ans et vingt-six ans. On les enterrerait dans le même cercueil. Le fleuve garda quatre corps.
À Villequier, on prévint aussitôt la mère. Adèle était là. Mais le père, lui, roulait quelque part sur les routes du sud-ouest, hors d’atteinte. Comment prévenir un homme en voyage ?
Il arriva à Rochefort le 9 septembre, cinq jours après le drame, sans rien savoir. Il entra dans un café de la place, avec Juliette, s’assit, commanda de la bière. Sur la table traînaient des journaux. Juliette prit une feuille légère ; lui déplia Le Siècle et s’abrita derrière. Il lisait quand elle entendit, venu de derrière le journal, un bruit qu’elle ne sut jamais nommer — ni un cri, ni un gémissement. Il abaissa la feuille. Il était livide, la sueur et les larmes se mêlaient sur son visage, il ne pouvait pas parler. Il tendit le journal du doigt. Elle lut le titre : la mort accidentelle de la fille de monsieur Victor Hugo. Il venait d’apprendre par un entrefilet, entre deux nouvelles du monde, que la moitié de son cœur était morte.
Ce même jour, il écrivit à sa femme. « Ma pauvre femme bien-aimée, pauvre mère éprouvée, que te dire ? » Il ne parlait plus. Il partit pour Paris, muré dans l’horreur, Juliette terrifiée à ses côtés, incapable de rien pour lui. Là-bas, l’attendaient Adèle et les trois enfants qui restaient, revenus de Normandie. On avait coupé la longue chevelure de Léopoldine ; Adèle la tenait sur ses genoux et la caressait. Ils se regardaient et pleuraient, et cela dura des jours, et des jours.
Il ne s’en guérit jamais. Il vivrait encore plus de quarante ans, et cette plaie ne se refermerait pas. Il porta longtemps une pensée qui le rongeait : que s’il avait été un mari comme les autres, s’il avait été là, avec les siens, au lieu de courir les routes avec sa maîtresse, sa fille ne serait pas morte. C’était injuste, il n’en pouvait rien, elle serait peut-être morte sous ses yeux — mais il le pensait, et Juliette, qui le devinait, eut la sagesse de se taire.
Longtemps, Hugo ne put écrire sur Léopoldine. Il ne trouva même pas la force d’aller sur sa tombe avant trois années. Mais peu à peu, de ce silence, monteraient les plus poignants de ses vers. Il en ferait un livre entier au cœur de son grand recueil du deuil, ces poèmes où il la revoit entrer le matin dans sa chambre, où il annonce qu’il partira à l’aube pour marcher jusqu’à elle, où il finit par courber la tête devant Dieu. La petite Didine, morte à dix-neuf ans dans un fleuve tranquille, devenait pour toujours la douleur d’où sortirait une part de son génie.
L'entrée en politique
Après le drame de Villequier, il y eut un long silence.
Pendant près de dix ans, de ce grand recueil du deuil qu’il portait en lui jusqu’au jour lointain où il le publierait, Hugo ne fit presque rien paraître. Sa dernière pièce, Les Burgraves, avait été sifflée au printemps de 1843, quelques mois avant la noyade de sa fille ; le public lui avait préféré une tragédie à l’ancienne, comme pour signifier que le romantisme, sa révolution à lui, était passé de mode. Puis Léopoldine était morte, et la plume s’était tue. Les années s’écoulaient sans un livre. Dans les journaux, on le donnait pour fini. Les caricaturistes le croquaient en gloire boursouflée, en homme du passé qui n’avait plus rien à dire. Riche désormais, comblé d’honneurs, entré à l’Académie, il ressemblait à un monument qu’on visite et devant lequel on ne s’arrête plus.
Le plus étrange, c’est qu’il le crut lui-même. Ses carnets de ces années le montrent doutant de son œuvre, se demandant ce qui lui restait à faire. Il avait tout donné, croyait-il : les grands recueils lyriques, Hernani, Ruy Blas, Notre-Dame de Paris. Que pouvait-il ajouter à cela ? Il l’ignorait. Il ne savait plus où il allait. Les historiens l’ont longtemps cru fini comme leur époque l’avait cru — jusqu’à ce que, lisant ses notes et ses papiers, ils comprennent que sous ce silence l’homme travaillait, obscurément, à ce qui deviendrait le plus vaste de ses livres. Le monument n’était pas un tombeau. C’était un chantier fermé.
Il s’était fait, cependant, une autre carrière. Il avait toujours voulu servir, agir, monter à une tribune. L’Académie française d’abord, qu’il avait longuement convoitée : élu en 1841, après quatre échecs — la première fois, il n’avait recueilli que deux voix sur trente-neuf, celles de Chateaubriand et de Lamartine. Puis, en 1845, le roi Louis-Philippe l’avait fait pair de France. Le poète romantique siégeait désormais à la Chambre haute, aux côtés des ducs et des maréchaux, l’équivalent de notre Sénat. Il y montait rarement à la tribune, mais quand il le faisait, c’était pour une cause : l’instruction du peuple, qu’il tenait pour la clé de tout ; la misère, qu’il regardait en face quand la société détournait les yeux.
Car c’était là son obsession véritable, bien plus que les querelles des partis, qu’il jugeait mesquines. Une ère nouvelle montait, celle des fabriques et des mines, et elle broyait les hommes. Des enfants de cinq ans descendaient dans les puits et veillaient dans les filatures douze, treize heures par jour ; des femmes gagnaient un franc quand elles gagnaient quelque chose, et beaucoup, pour survivre, se vendaient le samedi soir. Cela, il ne pouvait le tolérer. Il déposa un jour une proposition pour ramener de seize à dix heures la journée de travail des enfants dans les usines. Un pair s’y opposa fermement, un homme illustre, un grand chimiste anobli, membre de l’Institut : le baron Thénard. Hugo n’oublia pas ce nom. Bien des années plus tard, quand il donnerait vie au couple le plus vil de son grand roman, à ces aubergistes qui affament et martyrisent une petite fille, il les appellerait les Thénardier — et, comme une signature, il ferait dire au misérable, à la dernière page, qu’il aurait aimé se nommer le baron Thénard, de l’Académie des sciences. La tradition tient de là l’origine du nom ; Hugo ne l’a jamais confirmé, mais la rancune du législateur bafoué s’y devine assez.
Puis vint le scandale qui faillit tout emporter, et qui, par un renversement singulier, ralluma tout.
Depuis le deuil de Villequier, une jeune femme était entrée dans sa vie. Léonie Biard, mariée à un peintre jaloux, François-Auguste Biard, qui la traitait mal. Léonie avait vingt ans de moins que lui, elle aspirait à plus d’inspiration littéraire. Deux êtres malheureux se rejoignent : ils s’aimèrent. Hugo l’installa dans un appartement discret. Et un matin de l’été 1845, le mari qui jusque là connaissait l’existence de cette union, changea d’avis quand Léonie voulut le quitter. Prévenu, il l’a fit suivre et fit enfoncer la porte par un commissaire. La loi d’alors était brutale : la femme adultère prise en flagrant délit allait en prison. Hugo, lui, sortit ses papiers — pair de France, inviolable — et repartit libre. Léonie fut jetée à Saint-Lazare, parmi les voleuses et les filles. Hugo traversa Paris comme un somnambule, monta chez lui, entra dans la chambre de sa femme qu’il ne partageait plus depuis longtemps, tomba à genoux au bord du lit et lui avoua tout. Et Adèle — l’épouse blessée d’autrefois par sa rivale Juliette — se leva, et alla, dit-on, jusqu’à la prison, s’entendre avec la maîtresse de son mari pour organiser la défense de l’homme qu’elles aimaient toutes deux.
Les journaux d’opposition se déchaînèrent : un pair de France, un académicien, surpris en adultère. On l’accabla de mots qu’on eût réservés à un criminel. Le roi, qui l’aimait, arrangea l’affaire en coulisse : il commanda au mari peintre des fresques pour Versailles, obtint le retrait de la plainte, et conseilla à Hugo de se faire oublier. On disait dans le tout Paris un calembour demeuré célèbre : les fresques du mari lui ont fait oublier les frasques de sa femme. Mais le mal était fait. Tenu en réserve, presque au ban de la bonne société, Hugo ne pouvait plus prononcer les grands discours qu’il rêvait. Alors il fit ce qu’il faisait toujours de ses blessures : il s’enferma pour écrire. Son ennemi Sainte-Beuve le nota avec perfidie — Hugo se retirait pour travailler à quelque œuvre dont il espérait que l’éclat effacerait l’autre. Le 17 novembre 1845, quelques semaines après le scandale, il traça la première ligne d’un roman qu’il intitulait Les Misères. Un forçat libéré, sac au dos, entrait dans une petite ville. Il s’appelait encore Jean Tréjean. Il s’appellerait bientôt Jean Valjean.
Ce livre-là, il le portait depuis des années. Toute sa vie il avait rôdé autour des bagnes — celui de Brest, celui de Toulon —, pris des notes sur les forçats, hurlé contre la peine de mort dans deux petits livres brûlants. Toute sa vie il avait vu la misère et refusé de s’y résigner. Maintenant, cela se rassemblait, prenait forme, devenait un monde. Il écrivit trois années durant, en secret, tandis que le public le croyait éteint.
Et l’Histoire vint frapper. En février 1848, une révolution chassa Louis-Philippe ; la République fut proclamée. Chose troublante : Hugo en était justement, dans son manuscrit, à raconter les barricades de 1832, lorsque celles de 1848 se dressèrent sous ses fenêtres. Il inscrivit en marge, ce jour-là, une phrase qui vaut toute une vie : ici le pair de France s’est interrompu, et le proscrit a continué. Il referma le cahier. Il ne le rouvrirait que douze ans plus tard, de l’autre côté de la mer, devenu un autre homme.
Car la politique le happa tout entier. Élu à l’Assemblée, il siégea d’abord parmi les conservateurs, comme son milieu. Puis il regarda. Il vit, en juin, la troupe écraser dans le sang les faubourgs affamés qui s’étaient soulevés. Il vit ses collègues bien-pensants, chrétiens de façade, parfaitement indifférents à la souffrance du peuple, réclamer surtout de l’ordre, de la police, des baïonnettes pour faire tenir les misérables tranquilles. Alors quelque chose bascula. Cet homme se déplaça, lentement, de la droite vers la gauche, du côté de ceux qu’on écrasait. En 1849, à la tribune, il prononça un grand discours sur la misère, affirmant qu’elle pouvait être détruite comme on avait détruit la lèpre, et que c’était le devoir de la loi. Bientôt le député élu par la droite fut applaudi par la gauche et hué par les siens ; il devenait l’homme à abattre, et le resterait.
Sa vie privée, pendant ce temps, avait pris un tour insoutenable. Il aimait deux femmes à la fois, et ne savait renoncer à aucune. Il y avait Léonie, la maîtresse ardente, celle du corps et du désir ; et il y avait Juliette, la fidèle des vingt années, vieillie avant l’âge dans sa robe de grosse toile, qui l’attendait chaque soir. Il allait de l’une à l’autre dans la même nuit, mentant à chacune, disant à Léonie qu’il n’aimait plus Juliette — ce qui était faux —, promettant de la quitter — ce qu’il ne faisait jamais. Léonie, à bout, finit par frapper un grand coup. En 1851, elle envoya à Juliette un paquet et une lettre : elle s’y disait maîtresse de Hugo depuis sept ans, la sommait, si elle l’aimait, de lui rendre sa liberté, et joignait, pour preuve, les lettres d’amour que le poète lui avait écrites. Juliette les lut. Le pire fut qu’elle y reconnut des phrases — les siennes, les mêmes tendresses, écrites pour une autre. Elle en sortit à demi folle, marcha dans les rues sans chapeau, tout un jour. Puis les deux femmes se firent face, et Léonie proposa une épreuve : pendant quatre mois, Hugo les regarderait vivre l’une et l’autre, et au bout de ce délai, il choisirait.
Il ne choisit pas. Il en était incapable, écartelé, plus attiré peut-être vers Léonie, plus lié à Juliette par tant d’années — et le délai courait encore quand l’Histoire trancha à sa place.
Car dans la nuit du 2 décembre 1851, Louis-Napoléon Bonaparte, ce neveu de l’Empereur élu président de la République et que Hugo avait d’abord soutenu avant de le combattre, fit son coup d’État : il dissolvait de force la République qu’il avait juré de défendre. Paris se réveilla sous les fusils. Hugo ne réfléchit pas ; il agit. Pendant des jours, au péril de sa vie, il courut de réunion clandestine en barricade, tentant d’organiser la résistance, dictant des affiches qui appelaient le peuple aux armes contre le parjure. On fusillait dans les rues. Un décret le mit hors la loi ; sa tête fut mise à prix. Et durant toute cette traque, ce fut une femme qui le cacha, le déplaça d’abri en abri, le sauva vingt fois. Ce fut Juliette. C’est elle qui, le coup d’État consommé, lui trouva une blouse d’ouvrier et un faux passeport au nom d’un typographe, le conduisit à la gare du Nord et le mit dans le train de Bruxelles. Elle l’y rejoignit quelques jours plus tard, portant une lourde malle : les manuscrits, ce qu’un écrivain a de plus précieux.
Après cela, le choix ne se posait plus. Comment eût-il pu préférer Léonie, celle du désir, à la femme qui venait de lui sauver la vie ? Le coup d’État avait décidé pour lui. De Bruxelles, il écrivit à Adèle — étrange lettre à une épouse — de recevoir Léonie et de lui faire comprendre que c’était fini. Léonie disparut de sa vie. Juliette y resta pour toujours.
Il quittait la France. Il ne le savait pas encore, mais il ne rentrerait que vieilli de vingt ans, l’Empire tombé. L’homme qu’on croyait fini, le poète comblé et vidé des années tièdes, montait dans ce train comme on entre dans une seconde vie. L’exil commençait — et avec lui, l’œuvre la plus haute.
L'exil du proscrit
Hugo débarqua proscrit à Bruxelles au cœur de l’hiver. Le 9 janvier 1852, un décret le bannissait de France avec soixante-cinq autres représentants du peuple. Il s’installa sur la Grand-Place, dans une petite chambre dont la haute fenêtre donnait sur les ors de l’Hôtel de Ville, et il se mit au travail avec une fureur qu’il n’avait plus connue depuis des années. Il avait un compte à régler. Un homme, un seul, avait étranglé la République, et cet homme portait un grand nom qu’il salissait. Hugo allait le lui faire payer avec la seule arme qu’il possédât : les mots.
En quelques semaines, il écrivit Napoléon le Petit, un pamphlet en prose d’une violence inouïe, où il réduisait l’empereur en germe à sa vraie taille — un aventurier parjure, un nain drapé dans la pourpre de son oncle. Le livre passa les frontières clandestinement, caché, dit-on, dans des bustes de plâtre du nouveau maître qu’on brisait une fois à Paris pour en délivrer les brochures. On le réimprima sans relâche, on le contrefit, on le traduisit dans tous les pays ; rien ne pouvait en endiguer le flot. La Belgique elle-même dut voter une loi exprès pour s’en protéger et pria Hugo de partir. L’insulte avait fait le tour de l’Europe.
Menacé d’expulsion de Belgique, il gagna l’île de Jersey, dans la Manche, terre anglaise et francophone d’où l’on apercevait, par temps clair, les côtes de France. Toute la famille s’y réunit, dans une lourde maison blanche posée sur une grève entre ciel et mer, Marine Terrace. Juliette, comme toujours, s’installa non loin. Et là, face à l’océan qui se jetait éternellement contre le rocher, la colère du proscrit se fit poésie. En 1853, il fit publier Les Châtiments, un recueil de vers vengeurs comme jamais un poète n’en avait lancé — chaque strophe un coup de fouet contre l’usurpateur, ses ministres, ses évêques complices, ses juges. Le livre se fermait sur un serment qui allait devenir le mot d’ordre de toute sa vie : tant que l’Empire durerait, il resterait dehors ; et quand tous les autres auraient cédé, il tiendrait encore. S’il n’en restait qu’un, il serait celui-là.
Puis Jersey lui fit vivre l’événement le plus étrange de son exil. Une amie de Paris, Delphine de Girardin, la célèbre poétesse et romancière, vint le visiter et apporta la mode du moment : les tables tournantes, ces séances de spiritisme où l’on interrogeait les esprits. On rit d’abord, dans la maison, de ce jeu de salon. Et un soir, la table frappa, lettre après lettre, un nom. C’était celui d’une jeune fille morte. C’était Léopoldine.
Alors ce qui n’était qu’un divertissement devint, pour cet homme rongé par le deuil de sa fille, une chose bouleversante. Pendant plus de deux ans, presque chaque jour, on s’assit autour de cette table. Hugo, lui, n’y posait jamais les mains : il restait dans un coin, interrogeait, et transcrivait. C’était son fils Charles qui tenait le guéridon, le plus souvent assisté de sa mère, tandis que le fidèle Auguste Vacquerie — le frère du jeune mari noyé avec Léopoldine — consignait les séances. Ils convoquaient les morts, les grands noms du passé, et aussi la voix sans visage que Hugo appelait la Bouche d’ombre. On peut sourire de ces nuits, et l’on ne s’en est pas privé ; les esprits, remarqua-t-on, dictaient tous leurs messages dans le style de Victor Hugo. Mais quelque chose s’y jouait de plus profond que la crédulité d’un homme. Le poète, penché sur la mort, tendait l’oreille vers l’invisible — et l’invisible, en vérité, était en lui. De ces années de vertige devaient sortir ses poèmes les plus vastes, ceux où il se colletait avec Dieu, avec le mal, avec l’au-delà. Quand l’un des proscrits qui participaient aux séances, Jules Allix, sombra dans une crise de folie, Hugo arrêta net, et pour toujours. Il en avait assez appris, ou trop.
Au printemps de 1855, pour avoir soutenu des proscrits qui avaient offensé la reine d’Angleterre, il fut chassé de Jersey à son tour. Il passa dans l’île voisine, Guernesey, et là se produisit ce qui ressemble à un miracle. Il publia Les Contemplations, deux volumes de vers où il avait rassemblé le meilleur de vingt années — la lumière de sa jeunesse, ses amours, et surtout le gouffre : la mort de Léopoldine, autour de laquelle tout le livre s’ordonne, avant elle, après elle. Ce livre n’avait pas un mot de politique ; il put paraître librement à Paris. Et la France, qui traînait Hugo dans la boue depuis son rocher, la France qui le tenait pour un vieux fou vaticinant sur les flots, ouvrit ce livre et fut bouleversée. On le lut, on pleura, on se dit que cet homme, décidément, n’était pas fini. Par son seul génie, l’exilé rentrait en grâce.
Le succès fut tel que l’éditeur lui envoya une avance considérable. Et savez-vous ce qu’il en fit ? Il acheta une maison. « Figurez-vous, écrivait-il joyeusement à ses amis, qu’avec le produit d’un livre de vers j’ai acheté une maison. » C’était Hauteville House, une haute demeure de Guernesey dominant la mer, dont il allait faire l’œuvre de ses mains autant que de sa plume. Devenir propriétaire, dans cette île anglaise, c’était aussi se mettre à l’abri : la loi interdisait d’expulser qui possédait un toit. « Me voici proscrit français et propriétaire anglais », plaisantait-il. Pendant des années, Hugo transforma cette maison comme on écrit un poème, achetant de vieux meubles qu’il éventrait pour en fabriquer d’autres, clouant des tapisseries aux plafonds, bâtissant tout en haut, sous le toit, une chambre de verre ouverte au ciel et à la mer, son observatoire, où il écrivait debout, chaque matin, face à l’horizon.
Et de cette cage de lumière sortit une œuvre immense, la plus haute de sa vie. Il donna La Légende des siècles, cette épopée de l’humanité marchant de siècle en siècle vers la lumière, aux alexandrins souverains. Il écrivit ces deux poèmes démesurés qu’on ne comprendrait que bien plus tard, La Fin de Satan et Dieu, où il portait le combat jusqu’aux frontières du ciel. Il donna encore Les Travailleurs de la mer, où l’océan qui l’entourait devint un personnage, et L’Homme qui rit. Mais surtout, un jour, il rouvrit une vieille malle.
Dans cette malle dormait un manuscrit interrompu, celui qu’il avait abandonné en février 1848 quand la révolution l’avait arraché à sa table — Les Misères, le roman du forçat et de la petite fille. Il le reprit, l’agrandit, l’approfondit ; le titre lui-même changea, de Les Misères aux Misérables. Le forçat s’appelait maintenant Jean Valjean pour toujours. Et le 30 juin 1861, après treize années, il écrivit la dernière ligne. Le livre parut l’année suivante et embrasa le monde. Jean Valjean, Fantine, Cosette, Gavroche, ces figures nées d’un vieil homme dans sa serre battue par les vents entraient d’un coup dans la mémoire de tous les peuples de la terre, où elles vivent encore.
Cependant, dès 1859, l’empereur avait offert son pardon. Une amnistie ouvrait à tous les proscrits les portes de la France ; les deux tiers rentrèrent. On attendait Hugo. Il refusa. Rentrer, c’était reconnaître le maître, c’était trahir le serment des Châtiments. Il répondit par une phrase que la France apprendrait par cœur : fidèle à l’engagement pris devant sa conscience, il partagerait jusqu’au bout l’exil de la liberté ; quand la liberté rentrerait, il rentrerait. Il choisissait de rester sur son rocher, seul, pauvre en apparence et roi en vérité, tandis que sa gloire grandissait de tout ce qu’il perdait.
L’exil dura dix-neuf ans. Il y avait tout perdu de sa vie d’avant et tout gagné de son œuvre. Le poète comblé et vidé des années tièdes s’était changé, sur ces îles, en une conscience — l’homme qui, du dehors, jugeait un empire et parlait pour les vaincus. Et il y serait peut-être mort si l’Histoire, une fois de plus, n’était venue le chercher. À l’été de 1870, la France de Napoléon le Petit se jeta dans une guerre contre la Prusse et y fut écrasée. L’empire s’effondra à Sedan. Le 4 septembre, la République fut proclamée à Paris. Le lendemain, un vieil homme monta dans un train à la frontière belge et rentra dans son pays. Une foule immense l’attendait à la gare. La liberté était rentrée ; le grand homme Hugo rentrait.
Le retour et l'année terrible
Hugo rentrait seul. La foule qui l’attendait à la gare ce soir de septembre ne le savait peut-être pas, mais l’homme qu’elle acclamait était veuf : Adèle était morte à Bruxelles deux ans plus tôt, en 1868, sur le chemin de la France qu’elle espérait revoir. Elle repose à Villequier, près de leur fille. De ce couple qui s’était tant aimé et tant déchiré, il ne restait que lui, vieilli, célèbre, et une compagne fidèle logée à l’écart, la vieille Juliette, qui l’avait suivi de Guernesey comme elle le suivait depuis quarante ans.
La France qui l’accueillait était une France vaincue. À peine rentré, il connut le siège : les Prussiens enfermèrent Paris, et Hugo, qui aurait pu rester au chaud de sa gloire, choisit d’endurer la famine avec les Parisiens. On mangeait du rat et les bêtes du Jardin des plantes. Lui montait sa garde comme les autres, et donnait tout ce qu’il avait : le produit d’une édition des Châtiments, enfin publiés librement sur le sol français, servit à fondre des canons pour la défense. Le poète des vers vengeurs se faisait, à soixante-huit ans, soldat de la ville affamée.
Paris tomba. La paix fut signée, terrible, l’Alsace et la Lorraine cédées à l’Allemagne. Élu à l’Assemblée qui siégeait à Bordeaux, Hugo y porta la voix des vaincus, protesta contre l’abandon des deux provinces, annonça la revanche. On ne l’écouta guère : la majorité était monarchiste et donc hostile. Un jour de mars, comme il défendait Garibaldi, ce vieux héros italien venu se battre pour la France et que l’Assemblée refusait de laisser siéger, on l’interrompit, on le hua, on lui cria même qu’il ne parlait pas bien français ! Mais Hugo ne plia pas ; il démissionna, avec dédain comme il l’avait toujours fait quand on dérogeait à ses principes.
Et le lendemain de cette démission, le malheur le frappa à nouveau. Son fils Charles, quarante-quatre ans, journaliste et compagnon de tous ses combats, mourut d’un coup, foudroyé par une effroyable apoplexie, dans un fiacre qui le menait à un restaurant où le père l’attendait. « J’écris à travers les larmes », nota Hugo dévasté. Il fallut ramener le corps à Paris. Or ce jour-là, 18 mars 1871, Paris se soulevait : c’était le premier jour de la Commune, la ville se hérissait de barricades. Le cortège funèbre dut les traverser. Alors se produisit une chose que Hugo n’oublia jamais : à mesure que le convoi avançait, les insurgés reconnaissaient le vieil homme, le vieux poète qui défendait les opprimés, qui suivait le cercueil à pied ; et de chaque barricade, des combattants se détachaient, ôtaient leur chapeau, se rangeaient derrière lui. Hugo était parti seul avec quelques amis ; il arriva au Père-Lachaise escorté d’une foule immense, silencieuse, née des pavés.
Puis vint les événements tragiques de la Commune, et Hugo tint sa place ordinaire, celle du milieu, la plus inconfortable. Il n’approuvait pas l’insurrection : depuis 1848, il pensait qu’un peuple qui peut voter n’a plus le droit de prendre les armes. Il la désapprouva donc, au début. Mais quand Paris fut repris et qu’on se mit à fusiller par milliers dans les rues, quand le gouvernement répondit aux crimes de la Commune par des crimes bien plus grands, jusqu’à vingt-trois mille innocents fusillés sommairement sur simple dénonciation calomnieuse, il cria son horreur, comme il l’avait toujours fait. Il déclara sa porte ouverte aux vaincus, offrit l’asile aux communards traqués. Cela lui valut même d’être chassé de Belgique où il s’était retiré ; une nuit, la foule vint lapider sa maison de Bruxelles tandis qu’il tenait ses deux petits-enfants sur ses genoux. Il gagna le Luxembourg. Hugo était redevenu, une fois de plus à cause de ses idées, l’homme à abattre.
La mort du grand homme
Les deuils, cependant, ne lâchaient pas le vieux proscrit rentré au pays. En 1873, son dernier fils, François-Victor, celui qui avait donné à la France le Shakespeare qu’il traduisait, mourut à son tour, emporté par une maladie de poitrine. De ses quatre enfants, il ne lui restait qu’Adèle, et elle était perdue : partie autrefois à travers l’océan à la poursuite d’un officier anglais qui ne l’aimait pas, elle avait sombré dans la folie, et vivait désormais recluse. Le patriarche entouré de morts n’avait plus, pour tenir sa maison de vivant, que deux petits-enfants, Georges et Jeanne, les orphelins de Charles. Et Juliette.
Ces deux enfants le sauvèrent. Il reporta sur eux tout ce qu’il avait de tendresse, les gâta, les regarda grandir avec un émerveillement qui lui rendit la plume. De cette adoration naquit un livre unique, L’Art d’être grand-père, où il parlait des enfants comme personne avant lui n’en avait parlé — Hugo n’était plus le prophète tonnant contre les empires, mais un vieil homme à genoux devant une petite fille punie au pain sec. La France, qui l’avait tour à tour porté aux nues et traîné dans la boue, se sentit devant ce livre une envie de l’aimer. Le même prodige qui s’était produit avec Les Contemplations se répétait : par la seule grâce de son génie, l’homme le plus contesté redevenait le plus aimé.
Car sa gloire, maintenant, ne cessait plus de croître. Il publia encore L’Année terrible, où il avait mis le siège et la Commune, et Quatrevingt-treize, ce grand roman de la Révolution qui souleva de nouveau l’enthousiasme. Il entra au Sénat, où il ne parla guère que pour une cause qui lui tenait au cœur depuis toujours : l’amnistie des communards, ces vaincus qu’on avait déportés et qu’il voulait voir rentrer. Il l’obtint en 1880. Il était devenu une institution, une conscience, presque un monument historique de son vivant — le vieil Hugo à qui la République naissante devait ses mots et ses combats.
La vie privée, elle, ne s’apaisait pas pour autant. Cet homme de soixante-dix ans passés continuait d’aimer les femmes, et elles l’aimaient. Il y eut, après la mort de Charles, la veuve d’un communard rencontrée au Luxembourg ; il y eut surtout, plus tard, une jeune lingère nommée Blanche, qu’il aima comme s’il avait quinze ans alors qu’il en avait plus de soixante-dix, et qui l’aima en retour avec une passion qui traversa des années. Et pendant tout ce temps, à côté, il y avait Juliette. La vieille Juliette qui, enfin, après une vie entière d’attente et d’effacement, avait obtenu ce qu’elle n’avait jamais osé espérer : vivre sous le même toit que lui. Elle ignorait tout de cette liaison avec la petite Blanche. Jusqu’au jour où elle la découvrit. Et alors cette femme de plus de soixante-dix ans, toujours amoureuse, fit ce qu’elle avait fait jeune : elle partit, rongée et outrée par sa jalousie. Hugo, bouleversé, la crut perdue, écrivit à toute l’Europe pour la retrouver, la supplia de revenir. Elle revint. Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre à la gare, deux vieillards. Il fallut une vie entière pour que les convenances cèdent, pour qu’ils vivent ensemble ; et cela ne dura pas longtemps. En 1878, à Guernesey, une congestion cérébrale l’avait terrassé sans le tuer ; il s’en releva, marchant de nouveau peu à peu, mais l’aile de la mort l’avait frôlé, et l’homme d’après ne fut plus tout à fait le même, plus lent, la plume moins vive ; la vieillesse, pourtant, n’avait pas éteint en lui l’ardeur des sens, et ses carnets gardent la trace jusqu’au bout de son exceptionnelle vitalité.
En février 1881, la France fêta son entrée dans sa quatre-vingtième année — ses soixante-dix-neuf ans, en vérité, car on n’était pas sûr, après l’alerte de 1878, qu’il atteignît les quatre-vingts, et l’on préféra ne pas attendre. On demanda aux Parisiens de défiler sous ses fenêtres, et ils vinrent : six cent mille personnes, un jour durant, toutes les classes mêlées, les enfants dont on avait levé les punitions dans les écoles, passant lentement devant la maison où le vieillard se tenait à une fenêtre, appuyé sur les épaules de ses deux petits-enfants. On rebaptisa de son nom l’avenue où il habitait. Jamais, de son vivant, un écrivain n’avait connu pareil hommage d’un peuple entier.
Puis Juliette mourut, en 1883, rongée par la maladie, après cinquante années passées à l’assister et admirer ce titan de la littérature. Et il se produisit alors une chose qui dit tout de ce que cette femme avait été pour lui : Hugo, qui n’avait jamais cessé d’écrire un seul jour de sa vie, cessa d’écrire. Son œuvre était achevée. On eût dit qu’il attendait de la rejoindre.
Il l’attendit deux ans. Le 22 mai 1885 — le jour, précisément, de la fête de Juliette —, le vieil homme s’éteignit, d’une congestion pulmonaire, au terme d’une agonie de plusieurs jours. Il avait demandé dans son testament le corbillard des pauvres, celui qu’on réservait aux indigents. On le lui accorda. Mais ce modeste corbillard, la France le fit passer sous l’Arc de Triomphe, où le cercueil demeura exposé une nuit entière, voilé de crêpe, veillé par une foule innombrable. Le lendemain, on le conduisit au Panthéon, que la République rendit pour lui au culte des grands hommes. Deux millions de personnes suivirent ou regardèrent passer le convoi. Un peuple tout entier enterrait son poète.
Il avait traversé le siècle qu’il avait vu naître avec lui. Royaliste et puis républicain, comblé et proscrit, adoré et haï, tour à tour porté au sommet et jeté à terre, il n’avait jamais cessé d’écrire, ni de croire que la misère pouvait être vaincue et l’homme rendu meilleur. La France, qui l’avait tant combattu, comprit ce jour-là qu’elle venait de perdre le plus grand de ses poètes — et qu’elle l’avait, sans toujours le savoir, aimé comme on aime la France, la vie, la justice et la liberté.
Un jour je vis, debout au bord des flots mouvants,
Passer, gonflant ses voiles,
Un rapide navire enveloppé de vents…
Chronologie
1830 - 1843
Poèmes de la 1ère période ("Autrefois")
4 septembre 1843
Mort de Léopolodine à Villequier
2 décembre 1851
Coup d'état de Napoléon III Départ en exil
1852-1855
Achèvement du recueil à Jersey puis Guernesey
avril 1856
Publication des Contemplations