poème

XV

La fée et la péri

Leur ombre vagabonde, à travers le feuillage,
Frémira ; sur les vents ou sur quelque nuage,
Tu les verras descendre ; ou, du sein de la mer
S’élevant comme un songe, étinceler dans l’air ;
Et leur voix, toujours tendre et doucement plaintive,
Caresser en fuyant ton oreille attentive.
André Chénier.

I

Enfants ! si vous mouriez, gardez bien qu’un esprit
De la route des cieux ne détourne votre âme !
Voici ce qu’autrefois un vieux sage m’apprit : —
Quelques démons, sauvés de l’éternelle flamme,
Rebelles moins pervers que l’Archange proscrit,
Sur la terre, où le feu, l’onde ou l’air les réclame,
Attendent, exilés, le jour de Jésus-Christ.
Il en est qui, bannis des célestes phalanges,
Ont de si douces voix qu’on les prend pour des anges.
Craignez-les : pour mille ans exclus du paradis,
Ils vous entraîneraient, enfants, au purgatoire ! —
Ne me demandez pas d’où me vient cette histoire ;
Nos pères l’ont contée ; et moi, je la redis.

II

Où vas-tu donc, jeune âme ?… Écoute !
Mon palais pour toi veut s’ouvrir.
Suis-moi, des cieux quitte la route ;
Hélas ! tu t’y perdrais sans doute,
Nouveau-né, qui viens de mourir !

Tu pourras jouer à toute heure
Dans mes beaux jardins aux fruits d’or ;
Et de ma riante demeure
Tu verras ta mère qui pleure
Près de ton berceau, tiède encor.

Des Péris je suis la plus belle ;
Mes sœurs règnent où naît le jour ;
Je brille en leur troupe immortelle,
Comme entre les fleurs brille celle
Que l’on cueille en rêvant d’amour.

Mon front porte un turban de soie ;
Mes bras de rubis sont couverts ;
Quand mon vol ardent se déploie,
L’aile de pourpre qui tournoie
Roule trois yeux de flamme ouverts.

Plus blanc qu’une lointaine voile,
Mon corps n’en a point la pâleur ;
En quelque lieu qu’il se dévoile,
Il l’éclaire comme une étoile,
Il l’embaume comme une fleur.

III

Avec ses flèches d’or, ses kiosques brillants,
Est comme un bataillon, arrêté dans les plaines,
Qui, parmi ses tentes hautaines,
Élève une forêt de dards étincelants.

On dirait qu’au désert, Thèbes, debout encore,
Attend son peuple entier, absent depuis l’aurore.
Madras a deux cités dans ses larges contours.
Plus loin brille Delhy, la ville sans rivales,
Et sous ses portes triomphales
Douze éléphants de front passent avec leurs tours.

Bel enfant ! viens errer, parmi tant de merveilles,
Sur ces toits pleins de fleurs ainsi que des corbeilles,
Dans le camp vagabond des arabes ligués.
Viens ; nous verrons danser les jeunes bayadères,
Le soir, lorsque les dromadaires
Près du puits du désert s’arrêtent fatigués.

Là, sous de verts figuiers, sous d’épais sycomores,
Luit le dôme d’étain du minaret des maures ;
La pagode de nacre au toit rose et changeant ;
La tour de porcelaine aux clochettes dorées ;
Et, dans les jonques azurées,
Le palanquin de pourpre aux longs rideaux d’argent.

J’écarterai pour toi les rameaux du platane
Qui voile dans son bain la rêveuse sultane ;
Viens, nous rassurerons contre un ingrat oubli
La vierge qui, timide, ouvrant la nuit sa porte,
Écoute si le vent lui porte
La voix qu’elle préfère au chant du bengali.

L’Orient fut jadis le paradis du monde.
Un printemps éternel de ses roses l’inonde,
Et ce vaste hémisphère est un riant jardin.
Toujours autour de nous sourit la douce joie ;

Toi qui gémis, suis notre voie,
Que t’importe le ciel, quand je t’ouvre l’eden ?

Comme un pont de nacre, se pose
Sur les cascades de cristal.

Du moresque Alhambra j’ai les frêles portiques ;
J’ai la grotte enchantée aux piliers basaltiques,
Où la mer de Staffa brise un flot inégal ;
Et j’aide le pêcheur, roi des vagues brumeuses,
À bâtir ses huttes fumeuses
Sur les vieux palais de Fingal.

Épouvantant les nuits d’une trompeuse aurore,
Là, souvent à ma voix un rouge météore
Croise en voûte de feu ses gerbes dans les airs ;
Et le chasseur, debout sur la roche pendante,
Croit voir une comète ardente
Baignant ses flammes dans les mers.

Viens, jeune âme, avec moi, de mes sœurs obéie,
Peupler de gais follets la morose abbaye ;
Mes nains et mes géants te suivront à ma voix ;
Viens, troublant de ton cor les monts inaccessibles,
Guider ces meutes invisibles
Qui, la nuit, chassent dans nos bois.

Tu verras les barons, sous leurs tours féodales,
De l’humble pèlerin détachant les sandales ;
Et les sombres créneaux d’écussons décorés ;
Et la dame tout bas priant, pour un beau page,
Quelque mystérieuse image
Peinte sur des vitraux dorés.

C’est nous qui, visitant les gothiques églises.
Ouvrons leur nef sonore au murmure des brises ;
Quand la lune du tremble argente les rameaux,
Le pâtre voit dans l’air, avec des chants mystiques,
Folâtrer nos chœurs fantastiques
Autour du clocher des hameaux.

De quels enchantements l’Occident se décore ! —
Viens, le ciel est bien loin, ton aile est faible encore !
Oublie en notre empire un voyage fatal.
Un charme s’y révèle aux lieux les plus sauvages ;
Et l’étranger dit nos rivages
Plus doux que le pays natal !

IV

Et l’enfant hésitait, et déjà moins rebelle
Écoutait des esprits l’appel fallacieux ;
La terre qu’il fuyait semblait pourtant si belle !
Soudain il disparut à leur vue infidèle…
Il avait entrevu les cieux !

Juillet 1824.

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L’enfant, c’est un feu pur dont la chaleur caresse ; c’est de la gaîté sainte et du bonheur sacré.