poème

XLV

Deux Voix dans le ciel

ZÉNITH

Je suis le haut.

NADIR

Je suis le bas.

ZÉNITH

J’aime.

NADIR

Je ris.

ZÉNITH

Par l’éblouissement les cœurs sont attendris.
Adorer, c’est aimer en admirant. Ô cimes !
Que le soleil est beau sur les sommets sublimes !

NADIR

Le dessous est charmant.

ZÉNITH

Ô Paris !

NADIR

Ô Paris !

ZÉNITH

J’aperçois les cerveaux, les têtes, les esprits,
Les vastes fronts, foyers où rayonnent les âmes.

NADIR

Je m’amuse. Je vois le vrai côté des femmes.

ZÉNITH

Joie immense ! savoir ! sonder ! voir jusqu’au fond
Ce que rêvent les forts, ce que les pauvres font !

NADIR

Ô grands cœurs des héros ! Petits pieds de Suzette !

ZÉNITH

Je lis le livre écrit par Dieu.

NADIR

Moi, la gazette
Que le diable griffonne au verso.

ZÉNITH

Croire est doux.
Marchez les yeux au ciel !

NADIR

Pour tomber dans les trous.

ZÉNITH

Cherchez les grands travaux et les grandes études,
Vivez pensifs ! plongez votre âme aux solitudes !

NADIR

Allez ! Vous reviendrez meilleurs. Et fort maigris.

ZÉNITH

Vivants ! enivrez-vous d’extases !

NADIR

Soyez gris.

ZÉNITH

Pensez !

NADIR

Buvez, mangez, faites-vous de gros ventres.

ZÉNITH

Chantez, oiseaux ; lions, rugissez dans vos antres ;
Vents, soufflez ; gonflez-vous, ô mers ; brillez, étoiles !

NADIR

Crois-tu ?

ZÉNITH

Création, salut !

NADIR

Triste machine !

ZÉNITH

Gloire à Dieu !

NADIR

Peuh !

ZÉNITH

Salut, ô France !

NADIR

Bonjour, Chine.

ZÉNITH

Venez, lutteurs saignants ! venez, grands hommes las !
Dante avec Béatrix, Voltaire avec Calas !

NADIR

Tiens ! Il laisse tomber par terre la Pucelle !

ZÉNITH

Shakspeare, resplendis ; Rabelais, étincelle ;
Byron, montre ton front !

NADIR

Et cache ton pied-bot.

ZÉNITH

Christ naît. J’entends un bruit de harpe.

NADIR

Et de rabot.

ZÉNITH

Son père est roi.

NADIR

Son père est charpentier.

ZÉNITH

Ô psaumes !
Ô David !

NADIR

Ô Joseph ! Ô scie !

ZÉNITH

Où sont les chaumes
Est la paix. Le hameau m’attire.

NADIR

Allons-nous-en.

ZÉNITH

Aime le villageois.

NADIR

Mais crains le paysan.

ZÉNITH

J’ai l’œil sur les hauts lieux où s’allume une gloire,
Où César a gagné sa plus grande victoire.

NADIR

Je vois l’envers.

ZÉNITH

Athène ! ô murs sacrés ! beauté ! chefs-d’œuvre ! exemples !
Strophes du statuaire écrites sur les temples !

NADIR

Bonsoir à lord Elgin !

ZÉNITH

Justes, buvez l’absinthe.

NADIR

Absinthe, vin et gin.
Riches, l’orchestre chante et les gorges sont nues ;
Le parc bleu se constelle en fête de statues ;

ZÉNITH

Je regarde voler les aigles.

NADIR

Moi, les juifs.

ZÉNITH

Morus meurt pour la loi ; Caton, pour la patrie.

NADIR

La lâche multitude obéit, tremble et crie.
Le cri monte de ceux sur qui l’on marche à ceux
Qui marchent. Tout en haut sont les audacieux.

ZÉNITH

Que de couronnes d’or, que de chapeaux à plumes
Sur des fronts criminels !

NADIR

Quels gros clous aux souliers
De l’honnête homme !

ZÉNITH

Ô bons, vous êtes les piliers
Du ciel mystérieux où gravitent les mondes !
La raison du sépulcre est dans vos faces blondes ;
Commence à l’honnête homme et finit aux étoiles.
Les justes méconnus rayonnent sous leurs voiles ;
Comme le ciel, ils ont en eux l’immensité,
Et, s’il est la lumière, ils sont la vérité.

NADIR

Buvons !

ZÉNITH

Gloire au soleil !

NADIR

Il rit de la nature.
Tous les échantillons d’esprit et de stature
Sont égaux et pareils devant ce bec de gaz,
Depuis Petit Poucet jusqu’à Micromégas !

ZÉNITH

Pudeur ! le lys t’adore et le ramier candide
T’aime, et l’aube te rit, virginité splendide,
Neige où se posera le pied blanc de l’amour.

NADIR

À bas la vierge ! à bas le lys ! à bas le jour !
Toute blancheur est fade et bête.

ZÉNITH

Tais-toi, nègre !

NADIR

Est-ce ma faute, à moi ? L’ange ! tu deviens aigre.
Le nez en l’air, au fond de toute chose assis,
Où tu vois des géants, je vois des raccourcis.
Ce que tu vois monter, moi, je le vois descendre.
Tu vois la flamme aux fronts, je vois aux pieds la cendre.
Tout tient à la façon dont nous sommes placés.

ZÉNITH

Le bleu matin dorait l’herbe dans les fossés ;
Les froids tombeaux, devant le porche de l’église,
S’éveillaient ; le jeune homme avait pris la main grise…

NADIR

Leurs souffles se mêlaient. Les colombes du toit,
Les entendant venir, fuirent à tire-d’aile.

ZÉNITH

À l’angle de la chambre,
Le vieux Satan riait dans sa barbe de bouc.
Lise en ôtant ses bas chantait.

NADIR

Jacque, après son travail, las, brûlé par le hâle,
Rentrait chez lui, son pain sous son bras, lentement.

ZÉNITH

Le mioche était horrible et monstrueux. Cet ange
Louchait ; il ressemblait vaguement à Dieu.

NADIR

L’œil de chair ment. L’esprit, c’est l’unique prunelle.
Les prophètes muraient leur grotte ou leur tonnelle ;
Heureux l’aveugle au front sublime, à l’œil profond,

ZÉNITH

Qui n’a plus que son âme ouverte dans la nuit !
Milton était aveugle.

NADIR

Et Camoëns fut borgne.

ZÉNITH

Ô Dieu, je suis heureux ! je contemple.

NADIR

Je lorgne.
Platon contemple, et Juan lorgne ; il a l’œil battu,
Et Vénus dit tout bas : Ô Platon, que fais-tu ?

ZÉNITH

Silence !

NADIR

Mon don Juan, mon beau faquin robuste,
Dit Vénus, ce Platon n’est bon qu’à faire un buste.

ZÉNITH

Tout est bien, tout est beau.

NADIR

Hein ? Plaît-il ? S’il vous plaît ?
J’ai tant cherché le beau que j’ai trouvé le laid.

ZÉNITH

L’idéal rayonne, astre immobile.

NADIR

Satan m’a fait cadeau de l’âme de Zoïle ;
Je me la mets dans l’œil en guise de lorgnon.

ZÉNITH

Tout glorifie…

NADIR

À bas !

ZÉNITH

Et tout affirme.

NADIR

Non !

ZÉNITH

Le sage, inaccessible à vos vices funèbres,
Hommes, est votre phare au milieu des ténèbres.

NADIR

Socrate était ivrogne et Thalès libertin.

ZÉNITH

Croyez.

NADIR

Le vrai pas plus que le beau n’est certain.
Qui semble un singe aux grecs semble un homme aux osages.

ZÉNITH

Démocrite, Héraclite étaient les deux visages
Du genre humain.

NADIR

C’est Jean qui pleure et Jean qui rit.
C’est toi, Zénith, et moi, Nadir.

ZÉNITH

Sinistre esprit,
N’approche pas ton nom du mien.

NADIR

Bah !

ZÉNITH

Tais-toi, fange !

NADIR

Monsieur, je suis un diable et vous êtes un ange ;
mais quand vous vous fâchez de la gaîté d’autrui,
Vous me faites pitié, vous, l’astre, et moi, la nuit.

ZÉNITH

Qu’Ève, par toi perdue et dont tu fis la honte,
T’écrase sous son pied !

NADIR

Que Balaam vous monte !

ZÉNITH

Ô Dieu vivant, pardonne au rire immonde et noir,
Pardonne au rire misérable,
Toi qu’adore l’aurore et que bénit le soir,
Toi le réel, lui le mirage !

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« L’enfant, c’est un feu pur dont la chaleur caresse ; c’est de la gaîté sainte et du bonheur sacré. »

HUGO

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