poème

XXX

À un soldat devenu valet

Jadis, ô vieux soldat, tu n’étais pas un homme.
La colonne trajane, antique orgueil de Rome,
Sur son marbre où revit en foule un peuple roi,
N’avait pas un profil plus farouche que toi !
Paysan chevelu, dans ta chaumière aimée,
Pris par la grande main qui fit la grande armée,
Tu vins tout jeune aux camps, pauvre pâtre breton.
Pour saisir un fusil tu jetas ton bâton.
Et c’est là qu’un beau jour, un matin de bataille,
En écoutant un bruit de bombe et de mitraille,
En voyant au galop passer Napoléon,
Éperdu, frissonnant, tu te sentis lion !
Tu fus lion dix ans. Autant qu’il t’en souvienne,
Tu visitas Madrid, Dresde, Berlin et Vienne ;
Et ces villes tremblaient derrière les canons,
Quand elles te voyaient, parmi tes compagnons,
Accourir, haletant, formidable, invincible,
Secouant ta crinière avec un cri terrible !
Toi, partout, tu marchais, plein d’orgueil et de foi,
Car te sentir lion, c’était te sentir roi !
L’empire est mort. Hélas ! quels fantômes nous sommes !
Les lions à la paix redeviennent des hommes.
L’homme est plein de misère. Il faut bien vivre enfin !
On bravait la mitraille, on se rend à la faim.
On descend chaque jour d’un pas. De chute en chute
L’homme arrive où jamais ne tomberait la brute.
Maintenant, ô soldat, maintenant, ô vainqueur,
Galonné comme un suisse à la porte du chœur,
L’œil baissé, l’air dévot, tu portes à l’église
Le petit chien griffon d’une vieille marquise ;
Et tandis qu’en tes bras jappe le chien moqueur,
L’ancien lion rugit de honte dans ton cœur !

13 mai 1843.

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HUGO

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