Présentation
Voici l’un des livres les plus radicaux et les moins lus du vieil Hugo : non pas un recueil, mais un seul poème de plus de seize cents vers, une machine de guerre philosophique. Le titre dit tout le programme : d’un côté les religions — au pluriel, avec leurs dogmes, leurs prêtres, leur enfer, leur diable de foire — que le poète met en pièces ; de l’autre la Religion — au singulier, sans église ni catéchisme —, la foi nue en un Dieu inconnaissable.
Commencé en 1870, achevé et publié en 1880, le poème épouse la France de la République triomphante et des lois laïques. Hugo y règle son compte au cléricalisme avec une verve d’une violence rare, puis, ayant tout brûlé, refuse le vide : contre l’athéisme comme contre les Églises, il pose l’existence d’un Dieu que nul dogme ne peut enfermer.
Contexte historique
En 1880, Hugo a soixante-dix-huit ans et il est une institution. Rentré d’exil au lendemain de l’Empire, élu sénateur de la Seine, il incarne la République aux yeux de la nation. Son combat rejoint désormais celui du pouvoir : c’est l’époque où Jules Ferry arrache l’école à l’Église, et le vieux poète prête sa voix immense à cette laïcisation.
La vie intime, elle, se resserre autour d’une fidélité. Fin 1878, après plus de quarante ans de liaison, Hugo et Juliette Drouet emménagent enfin ensemble avenue d’Eylau. Juliette, rongée par un cancer, tient jusqu’au bout son rôle de garde-malade. C’est à elle qu’il dédie humblement l’exemplaire de ce livre : « À vous, ma dame. Humble hommage. »
Autour de lui, les morts se sont accumulés — ses deux fils, Charles et François-Victor, emportés au début de la décennie ; sa femme Adèle depuis 1868. Il ne lui reste que ses petits-enfants, Georges et Jeanne. C’est du fond de ces deuils, et non d’une sérénité de sage, que monte l’interrogation du poème : si tout finit dans la fosse, à quoi bon avoir aimé ?
structure de l'oeuvre
Contrairement aux autres recueils du site, il ne s’agit pas d’un ensemble de poèmes séparés mais d’un seul long poème, bâti en cinq parties qui s’enchaînent comme les actes d’un procès — de l’accusation à l’illumination.
Poèmes emblématiques
Le Dimanche
(I. Querelles, 1)
La porte d’entrée du livre, et l’une de ses pages les plus drôles. La servante irlandaise refuse de porter le courrier un dimanche : Dieu se repose ce jour-là. De cette scène domestique, Hugo tire une image inoubliable — un Créateur « las, suant, soufflant, ankylosé, perclus », qui après avoir fait les astres et les saisons « s’est laissé tomber dans son fauteuil-Voltaire ». Toute la satire du recueil est là : rapetisser l’infini à la taille d’un vieillard courbaturé.
Le Théologien
(I. Querelles, 3)
Le morceau de bravoure de l’accusation. Hugo prête la parole au prêtre qui réclame un Dieu utilisable : « un Dieu sans papiers » ne vaut rien, il faut « l’Homme-Dieu », visible, « mangeable ». En laissant le théologien plaider lui-même, le poète le condamne par sa propre bouche : le dogme n’est qu’un Dieu taillé aux mesures de l’homme.
Invention
(I. Querelles, 5)
Hugo s’attaque au diable, et le juge « en artiste » : il le trouve raté. Le Satan des Églises n’est qu’un faune antique recopié, « une titane avortée en diablesse », un colosse rétréci en pantin de foire. Le poète qui rêvait un Lucifer grandiose dans La Fin de Satan raille ici la pauvreté d’imagination des religions.
Chef-d'œuvre
(I. Querelles, 7)
La démolition du dogme de la Rédemption, réduite à un raisonnement comptable glaçant de logique. Dieu punit tous les hommes pour la faute d’un seul, puis envoie son fils se faire tuer pour que ce crime les rende innocents : « Ils étaient vertueux, je les rends criminels. » L’ironie est portée jusqu’à l’absurde, sans un mot de commentaire — la logique seule accuse.
Rien
(III)
Le cœur ténébreux du poème. Une voix prêche le néant, et Hugo la laisse déployer son vertige : si tout meurt, plus de justice, « Jésus-Christ et Judas désagrégés ensemble ». Puis surgit la révolte des amants séparés par la mort — « ne plus se donner rendez-vous au delà de la vie ! » — et la clausule fulgurante qui préfère l’enfer au vide : « Oh ! reprends ce Rien, gouffre, et rends-nous Satan ! »
Des voix
(IV)
La partie la plus étrange, faite de répliques brèves lancées dans les nuées. On y trouve l’apologue du cheval qui croit à deux maîtres, l’un qui le frappe, l’autre qui le nourrit — « Ils sont deux. C’est le même » —, et cette scène où deux vers de Dante se disputent, l’un se sentant immortel, l’autre mortel : le poète en biffe un. La rature comme frontière entre la vie et la mort.
Conclusion
(V)
L’aboutissement et le sommet. Après avoir tout détruit, Hugo affirme. Le vers se fait litanie, « Il est ! il est ! il est ! il est éperdûment ! », et ce Dieu retrouvé n’a plus rien d’une Église : il « a son solstice, la Conscience ; il a son axe, la Justice », son équinoxe l’Égalité, son aurore la Liberté. La foi du poète et son idéal républicain ne font plus qu’un.
Analyse littéraire
La construction est un procès en cinq actes, et l’ordre en fait tout le sens. Hugo commence par l’accusation : « Querelles » traîne les religions au tribunal du rire. Le « Dieu » des prêtres y est un vieillard perclus de rhumatismes qui, sa création finie, « s’est laissé tomber dans son fauteuil-Voltaire ». Le diable y est un raté, une « titane avortée en diablesse », copie médiocre des faunes antiques. Le dogme de la Rédemption — Dieu tuant son fils pour pardonner une pomme — est réduit à une arithmétique absurde. C’est la partie la plus mordante, où l’invective des Châtiments se retourne contre les autels.
Vient ensuite la descente. « Philosophie » puis « Rien » quittent la satire pour l’abîme : et si les rieurs avaient raison, si le néant avalait tout ? Une voix, dans les ténèbres, prêche le vide absolu — pas de ciel, pas d’âme, « Dieu n’est pas. Nie et dors. » Hugo laisse cette voix aller jusqu’au bout de sa logique glaçante : Jésus et Judas « désagrégés ensemble », plus aucune différence entre le juste et le bourreau. Et c’est au fond de ce gouffre qu’éclate le sursaut décisif : « Oh ! reprends ce Rien, gouffre, et rends-nous Satan ! » — l’enfer même serait moins terrible que le néant.
Alors seulement, après « Des voix » où se croisent les doctrines contradictoires, vient la remontée. La « Conclusion » n’est pas une démonstration mais une illumination : Dieu ne se prouve pas, il se martèle. « Il est ! il est ! il est ! il est éperdûment ! » Ce Dieu-là n’a ni livre ni temple ; il est la Conscience, la Justice, l’Égalité, la Liberté — la foi de Hugo se confond avec sa République. Le mouvement du poème est donc une purification : détruire les fausses images pour dégager la seule vraie.
Style et langage
Toute la force du poème tient dans un contraste de registres que l’alexandrin porte d’un bout à l’autre. Dans « Querelles », Hugo écrit une satire de bateleur : il accumule les noms cocasses, fait rimer « fauteuil-Voltaire » avec la fatigue de Dieu, empile les prêtres « Laynez, Frayssinous, Bellarmin » comme un catalogue de l’ennui. Le rire naît de la disproportion — l’infini réduit à un « Dieu sans papiers ».
Puis la langue se dilate. Dans « Rien » et « Des voix », l’énumération n’est plus comique mais vertigineuse : les astres, les mondes, les « nœuds de fumée ondoyant dans la nuit » se succèdent en catalogues cosmiques qui submergent le lecteur. Hugo excelle à ce vertige de l’immense, cette poésie du gouffre déjà éprouvée dans La Fin de Satan et Dieu.
La « Conclusion » invente une troisième langue : la litanie. Le vers se fait incantation, « Il est ! il est ! il est ! », martelé jusqu’à devenir une preuve par la répétition. La forme épouse l’idée : un Dieu qu’on ne démontre pas, on l’affirme, encore et encore, comme on respire.
Portée et héritage
Le livre parut sans faire grand bruit et reste aujourd’hui l’une des œuvres les plus négligées de Hugo, éclipsée par les grands recueils. On lui a reproché sa longueur, sa violence anticléricale, son didactisme. Il déconcerte : trop philosophique pour les amateurs de lyrisme, trop poétique pour les traités.
Il occupe pourtant une place précise dans l’œuvre. Il forme, avec Dieu et La Fin de Satan restés inachevés, le versant métaphysique du dernier Hugo, celui qui interroge « l’Être, le Mal, l’Infini ». Et il éclaire d’un jour cru la spiritualité du poète : ni chrétien ni athée, un déiste farouche pour qui Dieu se passe d’Église. À l’heure où la France séparait l’école de la religion, ce poème disait en vers ce que la loi écrivait dans les textes.
Pour mémoire
Un livre de dix ans.
En tête du poème, Hugo a laissé une note qui dit tout de sa patience : « Ce livre a été commencé en 1870 ; il est terminé en 1880. » Et il ajoute, cinglant : « L’an 1870 a donné à la papauté l’infaillibilité et à l’empire Sedan. Que fera l’an 1880 ? » Le concile qui proclame le pape infaillible et la défaite qui abat Napoléon III sont mis sur le même plan — deux effondrements que le poète a vus de son vivant.
L’hommage à Juliette.
Le livre paraît deux ans avant la mort de Juliette Drouet. Sur l’un des exemplaires offerts au grand amour de sa vie — cinquante ans de fidélité, alors qu’elle se sait condamnée par la maladie — Hugo inscrit ces trois mots : « À vous, ma dame. Humble hommage. » Le poète qui vient de démolir tous les autels garde, pour une femme, le mot d’« hommage ».
Citations clé
« Après avoir créé le monde, et la machine / Des astres pêle-mêle au fond des horizons, / (…) / Dieu s’est laissé tomber dans son fauteuil-Voltaire ! »
Religions et Religion, I, « Querelles » — Le Dimanche
« Il est ! il est ! il est ! il est éperdûment ! / Tout, les feux, les clartés, les cieux, l’immense aimant, / Les jours, les nuits, tout est le chiffre ; il est la somme. »
Religions et Religion, V, « Conclusion »